Jamestown (2017): un peu d’histoire et beaucoup de revendications

Jamestown est une nouvelle série de huit épisodes diffusée depuis le début mai sur les ondes de Sky 1 en Angleterre. Le titre fait référence à un des premiers villages fondés de Virginie en Amérique par les Anglais. Nous sommes désormais en 1619 et bien décidés à s’y implanter de façon permanente, les hommes qui en ont les moyens paient le transport à des femmes à marier du vieux continent qui n’ont plus rien à perdre dans cette nouvelle aventure. Ainsi, au début du récit nous faisons la rencontre de Jocelyn (Naomi Battrick), Alice (Sophie Rundle) et Verity (Niamh Walsh) qui pour différentes raisons et à divers degrés déchantent rapidement. On sait déjà que les séries d’histoire sont pratiquement dans l’ADN des Britanniques, mais ce que l’on apprécie plus particulièrement avec Jamestown, c’est ce point de vue anglais de la colonisation d’une partie de l’Amérique. À l’opposé, c’est dans sa façon de dépeindre le sexe féminin dans le contexte du début du XVIIe siècle que la série perd quelques points ; les repères avec notre présent y étant soulignés au crayon-feutre très gras…

La colonie : un commerce

Dès qu’elles posent pied à terre après un long et pénible voyage, un destin bien différent attend les trois femmes. Jocelyn par exemple est de bonne famille et doit marier Samuel Castell (Gwilym Lee), un fonctionnaire aisé de la Virginia Company. Alice quant à elle travaille depuis son enfance dans une ferme et elle est dans un premier temps promise à Henry Sharrow (Max Beesley), l’aîné de trois frères et propriétaire endetté d’une plantation de tabac. Reste Verity que personne n’est venu chercher au port ; un oubli de son irresponsable futur mari Meredith Rutter (Dean Lennox Kelly) qui préfère de loin le jeu et l’alcool aux plaisirs de la chair. Pourtant l’expression « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » n’est pas de mise pour le moment. Dès qu’elle le peut, Jocelyn s’immisce dans toutes les intrigues concernant les affaires de son mari tandis qu’Alice se retrouve rapidement dans un triangle, voir un carré amoureux. Quant à Verity, quand elle n’est pas la risée du village en raison de son union, c’est pour être accusée de sorcellerie.

Pour le peu de fois où les États-Unis se lancent dans les séries historiques, celles-ci tournent constamment autour de la Révolution américaine, dépeignant un peuple avide d’affirmation et sur la voie de l’autonomie à tous les niveaux contre les abjects soldats britanniques (Turn (AMC), Making History (Fox), etc.). Vision un peu trop étroite du déroulement des événements, ces dernières années on s’attarde au moins aux erreurs du passé, notamment en soulevant la question de l’esclavagisme (Underground (WGN America), The Book of Negroes (BET/CBC) ou le remake de Roots (A&E).

À défaut d’être beaucoup plus objectif, Jamestown a du moins le mérite d’être complémentaire. C’est que comme News Worlds (Channel 4) et Banished (BBC One), on s’intéresse aux débuts de la colonisation anglaise du globe avant même que la question de nationalité n’entre en ligne de compte. On réalise ici que la ville où vivent les protagonistes n’est à peine plus industrialisée qu’un camp de bucherons et pour l’instant il n’est pas du tout question de s’y établir de façon permanente. Dans ce cas-ci, seuls les profits pour le compte de la couronne anglaise comptent, comme le mentionne l’un des protagonistes : « I must govern by the will of the Virginia Company. And they wish us only to conquer the land so that we might send its benefits back to England. » Jamestown exploite donc l’antagonisme entre l’élite qui ne pense qu’à s’enrichir rapidement et les simples colons qui aspirent à l’autosuffisance avec les lopins de terre qu’on leur a promis et dont l’octroi est remis en question.

Dans la même veine, l’autre aspect intéressant que la série aborde dans le troisième épisode est la relation des villageois avec les Amérindiens. Il y a définitivement friction lorsque l’un de ces derniers s’aventure la nuit près de leur logis pour les terroriser. Le premier réflexe du commissaire de la ville Redwick (Steven Waddington) est d’adopter la ligne dure en lui suggérant de lui couper une main. À l’opposé, le gouverneur sir George Yeardley (Jason Flemyng) (qui a réellement existé) préfère l’approche politique afin de rester en bons termes avec ses « voisins ». Tout de même : au cours de l’épisode, la tension est palpable alors que du côté des colons ce ne sont que des sous-hommes (« You talk like a man who regards these savages as our equals »). De celui des Amérindiens, la frustration monte d’un cran puisque dans leur accord il n’était question que d’exploiter les ressources à des fins de commerce. La venue des femmes au contraire signifie qu’ils ont l’intention de s’implanter définitivement sur des terres qui ne leur appartiennent pas.  En trois épisodes seulement, ces deux composantes du récit nous en apprennent bien plus sur la raison d’être même de la venue des Anglais au Nouveau Monde et du fondement des futurs États-Unis que n’importe quelle série équivalente américaine.

Quand les femmes s’en mêlent

Évidemment, Jamestown c’est aussi à propos du statut des femmes du début du XVIIe siècle dans les colonies, souvent de basse extraction et qui étaient forcées de s’y implanter en un ultime recours. C’est là où la nouveauté de Sky montre quelques faiblesses. Les dernières séries historiques en date ont ce vilain défaut relevé à juste titre dans cet article du Guardian d’être trop « actuelles », dans le sens où on a l’impression que les protagonistes féminins pourraient évoluer dans n’importe quelle fiction se déroulant durant notre ère. Il y a d’abord Alice qui à peine après avoir rencontré son futur mari se fait violer par celui-ci. Intrigue trop facile sous prétexte que les femmes de l’époque n’étaient que la possession des hommes, dès le lendemain elle dénonce son agresseur à deux individus qu’elle connaît à peine. Quand on pense qu’encore aujourd’hui, les victimes peinent à sortir de l’anonymat, il est peu probable que quatre siècles plus tôt le personnage avoue si candidement son drame.

Mais c’est sans conteste Verity qui remporte la palme des anachronismes. Vêtue d’une robe sans manches comme si elle se préparait à aller prendre un bain de soleil, elle multiplie les remarques féministes improbables pour l’époque. Pire encore, on serait à peine surpris qu’à un moment elle lève le poing en l’air et s’écrie « girl power! » pour faire respecter ses droits. Heureusement qu’on a le personnage de Jocelyn qui vient limiter les dégâts. Main de fer dans un gant de velours, elle manipule les hommes à sa guise tout en leur donnant l’impression que ce sont eux qui commandent. Et c’est sans compter son origine douteuse qui ouvre la porte à de multiples spéculations dans les épisodes à venir.

Justement, le premier a attiré 620 000 téléspectateurs en direct pour une part de marché de 3,3 %, ce qui en fait l’émission la plus regardée de la chaîne cette année. De toute façon, avant même son entrée en ondes, le directeur général de Carnival Films Gareth Neame (qui est aussi à l’origine de Downton Abbey) a décidé de renouveler Jamestown pour une seconde saison.

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