Berlin 56 (2016) : plus qu’un Dirty Dancing allemand

Berlin 56 est une nouvelle acquisition d’Arte. Composée de six épisodes, les trois premiers de cette série allemande (titre original : Ku’damm 56 sur la chaîne ZDF) ont été diffusés le 6 avril tandis que la conclusion aura lieu une semaine plus tard, le 13. L’action prend place en Allemagne de l’Ouest en 1956 chez les Schöllack. La maîtresse de maison Caterina (Claudia Michelsen) dirige une réputée école de danse classique tout en éduquant ses trois filles d’une main de fer dans un gant de velours : Helga (Maria Ehrich), Eva (Emilia Schüle) et la cadette Monika (Sonja Gerhardt). C’est cette dernière qui est la plus dissipée, du moins selon les standards de l’époque et après une épreuve difficile, elle trouvera son salut dans le rock ‘n’ roll; un genre encore marginal en Allemagne, mais porteur d’idées nouvelles. C’est avec la diffusion de séries comme celles-là qu’on réalise à quel point Arte est un incontournable télévisuel quand vient le temps de nous faire découvrir le meilleur de la fiction européenne. Non seulement Berlin 56 on nous offre un fascinant portrait d’une décennie ultraconservatrice, mais c’est aussi tout le contexte politique que l’on retrouve en arrière-plan qui nous tiendra captifs jusqu’à la finale.

Le mal-être du conformisme

Caterina Schöllack se fait du sang d’encre pour ses trois jeunes filles. C’est qu’elles sont à l’âge où elles doivent trouver un mari, ce qui est chose faite pour Helga qui épousera dans quelques jours Wolfgang von Boost (August Wittgenstein), un fonctionnaire en pleine ascension. De son côté, Eva travaille comme infirmière dans un hôpital psychiatrique et elle est follement amoureuse du médecin Fritz Assmann (Uwe Oschenknecht), lequel est déjà marié. Quant à Monika, elle vient tout juste de se faire renvoyer de l’institut des arts ménagers, au grand dam de sa mère qui l’oblige à sortir avec Joachim Franck, un jeune homme de bonne famille, mais pas mieux élevé pour autant. Preuve à l’appui, très éméché après le mariage d’Helga, il viole Monika. Les semaines passent et surtout du côté de ces soeurs, on sent une certaine frustration liée à leurs conditions respectives, spécialement pour Monika. À la fin du troisième épisode, elle accepte enfin l’offre de Freddy Donath (Trystan Pütter), un musicien travaillant à l’école de danse de l’accompagner à une soirée où n’est jouée que du rock ‘n’ roll. Pour la jeune femme, l’expérience se compare à une véritable épiphanie.

En entamant Berlin 56, on est immédiatement happé par la mise en scène à la fois élégante et aseptisée, à l’image de l’école de danse des Schöllack. Là-bas, ce n’est pas le mambo, le foxtrot ou le cha-cha-cha que l’on y apprend, mais bien la valse avec des jeunes hommes et femmes qui se présentent aux cours tirés à quatre épingles. Caterina incarne à elle seule le bon goût et de son point de vue, on peut comprendre son immense déception lorsqu’elle apprend que Monika s’est fait renvoyer de l’institut qui devait faire d’elle une femme accomplie… C’est que contrairement à la première période d’après-guerre avec les années 20 que l’on a qualifié de « folles » en raison de mœurs assez dissolues, cette époque suivant le trauma de 1939-45 est tout autre. En effet, la série nous montre à quel point la rectitude morale a atteint de nouveaux sommets, de même que certaines préconceptions concernant le sexe féminin pour le moins rétrogrades. Malgré des efforts inouïs dans plusieurs secteurs durant la Seconde Guerre mondiale, il semble que la meilleure contribution de la société de la femme soit au foyer.

Chacune à leur manière, les filles Schöller sont les victimes de cette rigidité des mœurs, notamment en lien avec leur sexualité. Helga a beau dégager l’image d’une femme comblée, Wolfgang ne parvient pas à l’honorer au lit, et pour cause : il est homosexuel. Lui-même en souffre et implore le Dr Assmann de le « guérir », quitte à avoir recours à des électrochocs. À l’autre spectre se trouve Monika dont la première expérience charnelle s’est révélée pour le moins troublante. Sa mère est d’abord outrée, mais il suffit qu’elle confronte Joachim et qu’il nie tout en bloc pour que tous le croient et que l’affaire reste lettre morte. Pire encore, il réalise plus tard qu’il est finalement amoureux de Monika et demande à Caterina la permission de sortir avec elle. La mère tout comme ses deux autres filles sont ravies et espèrent qu’avec un peu de chance, il acceptera de l’épouser en fin de compte. Évidemment, l’opinion de la principale intéressée ne compte guère… Reste Eva qui est amoureuse d’Assmann et qui doit être deux fois plus vieux que lui. De son côté, on peut parler d’un véritable complexe d’Œdipe, elle dont le père n’a plus donné de ses nouvelles depuis la guerre.

Dans la même veine, la musique, le plus souvent hors champ est un personnage à part entière. « Mr. Sandman » de Bette Midler, « Venus » de Frankie Avalon, « I wanna be loved by you » de Marilyn Monroe, « Que sera, sera » de Doris Day : toutes ces jolies chansons évoquent en nous la nostalgie, mais en portant attention aux paroles, force est d’admettre que lorsqu’il est question de la femme idéale, dans tous ces cas ça se limite à son apparence physique et à l’amour au premier regard. Mais voilà : c’est de ces influences que s’abreuvent la société et vice versa. À l’opposé, le rock ‘n’ roll tout droit arrivé des États-Unis est synonyme de rébellion. À ce niveau, Joachim est sur la même longueur d’onde que Monika, lui qui est obsédé par la mort de James Dean et dont La Fureur de Vivre qui l’a profondément marqué.

On est tout de même en Allemagne

Berlin 56 ne serait pas complète sans que l’on aborde son contexte politique pour le moins ambigu. Puisque l’action se situe dans l’Ouest de la ville, on ne peut passer sous silence ce qui se déroule à l’Est avant même que l’érection du mur. Ainsi, nous avons Gerd (Robert Schupp), le mari de Caterina qui n’est pas retenu prisonnier des Russes comme elle le prétend, mais il s’est en fait converti au communisme. Quant à leur école de danse, Monika apprend que ses parents l’ont acquise grâce à une faveur des nazis après que les derniers propriétaires aient été expulsés… et qui réclament désormais justice. Même le Dr Assmann a quelques squelettes dans son placard, lui qui a collaboré à un programme de rééducation sexuelle durant la guerre. Il n’y a jamais eu de résultats concluants et la moitié des homosexuels sur lesquels on a fait des expérimentations en sont morts. Ces drames du passé font la force de la série puisqu’il s’agit d’une période de l’histoire méconnue de la plupart d’entre nous, d’autant plus qu’on a droit au point de vue de l’Allemagne. De plus, elles viennent admirablement bien compléter au niveau narratif celles des jeunes sœurs Schöllack qui elles souhaitent un avenir meilleur et plus juste, notamment à l’égard des femmes.

Les deux premiers épisodes de Berlin 56 ont attiré 686 000 téléspectateurs en direct avec une part de marché de 2,8 %, ce qui est très bon pour une chaîne comme Arte. Et quand on pense à Deutschland 83 en 2015 et plus récemment You Are Wanted d’Amazon, il faudrait surveiller de près les prochaines créations de fiction allemandes qui jusqu’ici nous ont donné un lot d’émotions fortes.

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