Feud (2017) : du grand FX

Feud est une nouvelle série de 8 épisodes diffusée depuis le début mars sur les ondes de FX aux États-Unis et au Canada. Anthologie en plein développement, la première saison est intitulée Feud : Bette & Joan et met en scène la rivalité entre Bette Davis (Susan Sarandon) et Joan Crawford (Jessica Lange), deux des plus grandes actrices d’Hollywood qui en 1962 alors qu’elles ont passé le cap de la cinquantaine ont tourné pour la première fois ensemble dans un même film : Whatever Happened to Baby Jane? C’est cette rivalité légendaire narrée dans le livre de Shaun Considine « Bette and Joan : The Divine Feud » qui a servi d’inspiration à la série. Cette brillante nouveauté de Ryan Murphy dépasse de loin les coups bas et crêpages de chignons qui se retrouvent en grande quantité dans les deux premiers épisodes. En effet, Feud, c’est d’abord et avant tout un portrait fascinant de l’histoire du cinéma américain, de son industrie qui a très peu évolué. Et c’est surtout l’histoire de deux femmes en apparence victimes de leur époque, mais dont l’aura ne faiblira jamais.

Hommage aux actrices

Dans le premier épisode, la carrière des deux actrices ne va nulle part. Davis doit se contenter des seconds rôles dans les théâtres de New York tandis que Crawford croule sous les dettes que lui a laissées son défunt mari. Cette dernière étant déterminée à revenir sur les écrans, c’est après avoir lu l’ouvrage éponyme d’Henry Farrell qu’elle convainc le réalisateur Robert Aldrich (Alfred Molina) et plus difficilement Davis de se lancer dans cette aventure. Reste ensuite à trouver un producteur, ce qui n’est pas aisé étant donné l’âge « avancé » des deux têtes d’affiche. Finalement Jack Warner (Stanley Tucci) finance le projet, mais il réalise rapidement que c’est lorsque ces deux actrices sont en compétition que la magie opère à l’écran. Après tout, leur supposée haine l’une envers l’autre est connue de tous et il entend bien exploiter ce filon, notamment en colportant toutes sortes de rumeurs à Hedda Hooper (Judy Davis), LA journaliste à potins d’Hollywood.

Ryan Murphy l’a répété à maintes reprises durant la promotion de Feud : les femmes, dès qu’elles dépassent un certain âge disparaissent de l’écran et c’est en grande partie pour leur rendre hommage qu’il a eu l’idée de cette série sur deux des plus marquantes actrices du XXe siècle. Bien qu’elles aient chacune été oscarisées durant leur carrière (doublement pour Davis), on les voit en 1961 pleines d’énergies, mais en partie impuissantes devant une industrie qui les ignore. Dans les premières scènes du pilote, Joan demande à sa dévouée bonne Mamasita (Jackie Hoffman) de lui acheter les récents livres avec des femmes qui se retrouvent au cœur des récits. Découragée, l’actrice nous offre cette éclairante (et pathétique) constatation : « Everything written for women seem to fall into just three categories: ingénues, mothers, or gorgons ». Plus tard, Warner avoue à Aldrich qu’il ne veut pas engager Davis puisqu’elle est à l’origine d’une poursuite qui est en cause directe avec l’effondrement du star-système qui liait les acteurs de longues années avec les grosses maisons de production. Il continue dans sa vindicte en ne lui donnant plus de rôles, et ce, bien qu’elle soit toujours sous contrat avec eux. En fait, il cherche à l’humilier d’avoir osé défier son autorité… une femme qui plus est.

 

L’autre aspect sur lequel on met l’accent se retrouve au niveau des relations publiques. Le succès de Whatever Happened to Baby Jane ? repose en partie sur une promotion basée sur la rivalité légendaire entre les deux actrices afin de donner envie aux téléspectateurs d’aller voir le film (« pure naked rancor » comme le décrit Warner). Hooper avec ses articles encourage cette culture de crêpage de chignon bien que cela se réduise au superficiel. En effet, jamais on ne se serait servi d’un tel stratagème pour un film réunissant deux légendes masculines à l’écran. Davis et Crawford ont déjà vu neiger et comprennent que c’est dans leur propre intérêt de jouer le jeu. Cela fonctionne, mais à quel prix ? Parce qu’au-delà de leurs mésententes au premier degré qui font la joie des téléspectateurs, Feud nous dépeint au fond deux femmes qui malgré une brillante carrière souffrent d’un profond mal-être que l’âgisme ne fait qu’accentuer.

Hommage aux films

Évidemment, c’est Whatever Happened to Baby Jane ? qui est d’abord mis de l’avant et on n’a que des compliments pour la recréation des décors, des costumes et on apprécie aussi tout particulièrement les petits secrets de tournage (Davis qui effectue elle-même son maquillage, l’ajout de B.D. (Kiernan Shipka), sa fille pour un rôle mineur, le renvoi d’une actrice trop belle qui risque de les éclipser, etc.). En même temps, bien que ce film ait été un énorme succès au box-office, il est dommage que sa notoriété se soit étiolée avec les années. Pourtant, l’on est à même de constater ici le cran qu’il a fallu à ces deux actrices qui autrefois ont incarné la séduction à l’écran pour interpréter ces rôles : celui d’une folle à lier s’habillant en petite fille et celui d’une ancienne star handicapée vivant recluse. Le grotesque de certaines mises en situation aurait pu facilement l’emporter, mais c’étant sans compter sur le talent de ces monstres du grand écran qui nous offrent en fin de compte un touchant et troublant portrait de deux destins brisés.

Sinon, Davis et Crawford à elles seules incarnent Hollywood : de leurs débuts au muet jusqu’à aujourd’hui dans la série : les années 60. Celles-ci marquent un tournant alors qu’un nouveau genre cinématographique jusqu’ici marginal semble poindre à l’horizon : l’horreur. C’est que Psycho d’Hitchcock vient tout juste de connaître un succès fracassant. Murphy en profite également pour recréer des extraits avec la même méticulosité des meilleurs films de ces actrices, de revenir sur les circonstances de tournage et l’évolution de leur carrière tout en en faisant témoigner d’autres comme elles qui ont aussi ont vécu cet âge d’or telles que Olivia de Havilland (Catherine Zeta-Jones) et Joan Blondell (Kathy Bates). À dire vrai, le réel génie de Feud est cette omniprésente mise en abîme du cinéma qui se parle à lui-même avec ses propres codes. Le meilleur exemple est Davis qui ne cesse d’appeler avec condescendance Crawford par son véritable prénom : « Lucille ». Joan, c’est l’actrice, celle qui sourit aux caméras et qui renvoie aux téléspectateurs l’illusion du bonheur que procurerait Hollywood. Sinon, à l’époque, les gens sont allés voir Whatever Happened to Baby Jane ? pour la confrontation entre ces deux femmes. De plus, le film en nomination aux oscars de 1963 dans plusieurs catégories nous confirmait qu’elles n’avaient rien perdu de leur superbe et temporairement du moins, David et Crawford ont regagné la célébrité. C’est la même chose qui se produit ici avec Sarandon et Lange dont les derniers rôles n’ont pas été les plus marquants et victimes de la même discrimination en raison de leur âge.

Le premier épisode a attiré en direct 2,26 millions de téléspectateurs avec un taux de 0,52 chez les 18-49 ans. Sans parler d’un énorme succès, Feud se place tout de même au troisième rang des productions de la chaîne en cours, dépassant les nouveautés Legion et Taboo. Et puisqu’il s’agit d’une anthologie, la série est déjà renouvelée pour une seconde saison qui elle, portera sur le désastreux mariage entre le prince Charles et sa première femme, Diana.

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