Cardinal (2017) : enquête frigorifiante

Cardinal est une nouvelle minisérie canadienne de six épisodes diffusée depuis la fin janvier sur les ondes de CTV en anglais et le lendemain en français sur Super Écran. L’action se déroule à Algonquin Bay, un ville fictive du nord de l’Ontario alors que l’on retrouve dans un bloc de glace le corps nu et lacéré de Katie Pine, une autochtone ayant disparu depuis plusieurs mois. C’est le détective John Cardinal (Billy Campbell) qui est désigné pour enquêter sur ce meurtre sordide, ainsi qu’une nouvelle recrue : Lise Delorme (Karine Vanasse). Très tôt ils en déduisent qu’il s’agit de l’œuvre d’un tueur en série qui d’ailleurs a déjà trouvé sa prochaine victime. Adaptation du roman Forty Words of Sorrow de Giles Blunt, Cardinal, après un premier épisode un peu longuet nous livre la marchandise à tous les niveaux, y compris pour sa « canadienneté » ; une revendication assez rare dans l’industrie d’ici.

Synthèse du Nordic Noir

Cardinal a l’habitude d’investiguer seul, mais cette fois-ci, on lui impose Lise qui auparavant travaillait à Toronto et s’occupait de crimes financiers. Or, bien que les talents de déduction de cette dernière soient indéniables, elle est aussi sous les ordres d’un autre corps policier qui lui a demandé d’enquêter sur son nouveau collègue. C’est que celui-ci  est soupçonné d’être de mèche avec un revendeur de drogue qui est à la tête d’une vaste organisation. Delorme découvre plus tard que son collègue blanchit son argent au casino de la région et qu’en plus, des soupçons pèsent sur lui concernant une descente policière qui a tourné au désastre quelques années plus tôt. Par contre, faute de preuve, on ne peut procéder à son arrestation. Entretemps, le duo tombe sur un autre cadavre qui est mort d’une manière tout aussi sordide que le premier. À la fin du second épisode, on fait la connaissance des meurtriers : Eric (Brendan Fletcher) et Edie (Allie MacDonald) deux jeunes adultes qui n’ont pas l’air équilibrés et qui demeurent chez la grand-mère de cette dernière, laquelle est à peine lucide. Dans le sous-sol de la maison s’y trouve leur nouvelle victime : Keith (Robert Naylor) arrivé depuis peu dans la région et qui comptait venir rendre visite à ses parents. On imagine que ce n’est qu’une question de temps avant que les deux complices lui fassent subir les mêmes sévices.

Ce genre de format assez bref impliquant une enquête policière a été abondamment exploité dans les séries télévisées ces dernières années et force est d’admettre que le Canada a du retard à rattraper de ce côté. Quelquefois l’on met davantage l’accent sur le tueur, tandis que dans d’autres cas, c’est la relation entre les deux détectives qui est approfondie ou alors ceux-ci s’effacent devant une enquête qui prend toute la place. La qualité première de Cardinal est qu’elle accorde une importance égale à tous ses thèmes tout en conservant la cohérence appropriée. C’est d’une part la facette personnelle de Cardinal et Delorme qui est développée. Le premier qui n’a aucune idée que ses collègues l’on à l’œil est un père attentionné et dont l’épouse Catherine (Deborah Hay) est bipolaire et traitée dans un centre de santé. Quant à Delorme, son couple est loin d’être au beau fixe. Son petit ami Josh (Alden Adair) se voit déjà en père de famille tandis qu’elle continue de prendre la pilule en secret. Ces soucis domestiques n’influencent pas pour le moment leur travail, mais contribuent à leur donner une profondeur qui s’avère la bienvenue pour les téléspectateurs.

En parallèle, on assiste au même « striptease narratif » du côté des tueurs. Au départ, il nous apparaît clair que c’est Eric qui tire les ficelles, puisque c’est lui qui choisit les victimes et qui éprouve un plaisir pervers à enregistrer ou photographier ses actes. Au premier abord, Edie semble être manipulée par lui. Le côté gauche de son visage cicatrisé est probablement à l’origine de son manque de confiance en elle, mais il ne faut pas pour autant minimiser sa responsabilité. Métaphoriquement parlant, son faciès incarne ce dédoublement de personnalité qui la caractérise. Timide d’une part, elle peut s’avérer aussi dangereuse qu’instable de l’autre comme on peut le constater lorsqu’elle se retrouve seule avec Keith. À l’image de The Fall, on voit les policiers et les désaxés évoluer chacun en parallèle. La tension atteint lentement, mais sûrement son paroxysme alors que les premiers progressent dans l’enquête et que les seconds se livrent à une barbarie qui n’a aucune limite.

La violence graphique dans Cardinal est justement à l’image de la mise en scène signée Podz. Il est courant que les histoires de ce genre se situent dans un petit village, loin de toute « civilisation », mais c’est en faisant de l’hiver un personnage à part entière que la série se démarque de ses contemporaines. En effet, on ne compte plus les plans spectaculaires des paysages de la région enfouis sous la neige, à commencer par le générique. Avec ce froid polaire, les habitants ne sortent que très rarement de chez eux et n’ont pour ainsi dire aucun contact avec leurs pairs. Cette solitude, on la constate autant au niveau des enquêteurs que de celui des tueurs et de leurs victimes. La nature est en quelque sorte complice de ces actes immondes, comme en témoigne le premier chapitre alors que le cadavre est retrouvé congelé dans un bloc de glace.

Les bémols quant à la dualité canadienne

Enfin une série dont l’action se déroule explicitement dans une région canadienne (ce qui est rarement le cas, comme en témoignent de récentes séries comme Mary Kills People ou Travelers qui sont situées « quelque part » en Amérique du Nord) et qui exploite conformément au scénario les grands espaces et la saison blanche qui caractérisent le pays. Encore mieux, c’est cette initiative de Bell, propriétaire de plusieurs chaînes télévisées d’avoir eu la bonne idée de rendre Cardinal disponible dans les deux langues officielles du Canada à seulement un jour d’intervalle entre les deux diffusions. L’inconvénient est que la version anglophone se retrouve sur CTV, une station généraliste, donc, accessible à tous, tandis que pour voir la version francophone, il faut être abonné à Super Écran une chaîne câblée premium. Qui plus est, le personnage de Lise est Québécoise, tout comme son interprète Karine Vanasse qui s’est doublée elle-même dans la version de Super Écran. Malheureusement, la série a été traduite en français international, ce qui au niveau même de l’histoire ne fait aucun sens et vient entacher ce réalisme canadien qu’on avait jusqu’ici privilégié.

En incluant l’écoute en direct et les enregistrements sur une période de sept jours, le premier épisode de Cardinal a rassemblé environ 1,4 million de téléspectateurs, se classant au 9e rang des programmes les plus regardés de la semaine du 23 janvier. En passant, ce classement élevé est exceptionnel pour une série canadienne. Par contre, au fil des trois premières semaines, l’auditoire en direct est passé de 874 000 à 642 000.  Néanmoins, espérons que cette initiative ouvrira la porte à d’autres productions d’ici dans le futur.

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