Last Cab to Darwin (2015) : le convoi funèbre jaune

Last Cab to Darwin est un film australien réalisé par Jeremy Sims et qui est en salles au Québec depuis le 2 septembre. Le personnage principal Rex (Michael Caton) est un vieil homme solitaire, menant une vie très simple et qui n’a jamais mis les pieds hors de la petite ville de Broken Hill où il exerce la profession de chauffeur de taxi. Son monde bascule à la suite d’une visite chez le médecin alors que ce dernier lui apprend qu’étant atteint d’un cancer de l’estomac, il n’en a plus que pour trois mois à vivre. Par hasard, il tombe sur un journal où l’on parle la Dre Nicole Farmer (Jacki Weaver) qui exerce dans une clinique de Darwin dans le Territoire du Nord et qui prêche publiquement pour l’aide médicale à mourir. Ayant une peur bleue des hôpitaux et plus beaucoup d’espoir quant à son état de santé, Rex décide de tout laisser derrière lui et de s’y rendre afin d’être le premier patient à « profiter » de ce traitement. En parcourant les 3 000 km jusqu’à la clinique, il fera la connaissance de plusieurs personnes qui l’aideront à voir le monde d’un œil nouveau et à mettre les choses en perspective. Adaptation d’une pièce de théâtre éponyme de 2003, elle-même basée sur un fait vécu, Last Cab to Darwin est loin d’être le récit larmoyant et déprimant auquel on pourrait s’attendre. Il s’agit plutôt d’un voyage touchant vers la découverte de soi à travers un pays complexe qui inclut aussi un certain aspect didactique quand à cette nouvelle pratique médicale qui est on ne peut plus d’actualité.

« Road trip »… final?

Sans enfant ni famille, Rex ne laisse derrière lui que son chien et sa seule vraie amie Polly (Ningali Lawford)  à qui il lègue sa maison. Elle aurait bien voulu l’accompagner, mais pour le principal intéressé, ce voyage sert en quelque sorte à faire le vide et tout oublier de sa vie passée. Pourtant, lorsqu’il est sur la route, ce vieux-garçon qui n’est jamais sorti hors de son patelin devient étonnamment plus sociable alors qu’il embarque dans un premier temps Tilly (Mark Coles Smith), un autochtone qui n’a aucune attache, qui vit à la vitesse grand V et un peu trop porté sur la bouteille. Ensuite, c’est Julie (Emma Hamilton) qui les accompagne, cette ancienne infirmière devenue barmaid le suit jusqu’à sa rencontre avec la Dre Farmer, mais sitôt arrivé, Rex réalise que la « solution finale » n’est pas aussi simple que prévu, notamment en raison d’un vide juridique s’étendant sur tout le pays ainsi que les différentes et laborieuses étapes avant d’en arriver à la mort. Cette attente lui permet de découvrir de nouveaux horizons, de s’interroger sur ses proches et par-dessus tout, la façon dont il veut terminer sa vie.

Dès les premières images de Last Cab to Darwin, on fait la connaissance avec un homme qui vit tout sauf l’instant présent. Rex écoute des 45 tours dans une maison qui n’a pas eu droit à un coup de pinceau depuis des lustres et on doute qu’il ait même eu connaissance de l’avènement du numérique! De plus, tout au long de son voyage, il traîne avec lui quelques photos en noir et blanc de ses parents et justement, à la veille de sa mort, il devra faire face à certains souvenirs douloureux qui ont conditionné jusqu’ici sa vie… de reclus. Pourtant, c’est « grâce » à son état de santé précaire qu’il devient plus aventureux et ses rencontres lui en apprendront beaucoup sur lui-même. Après avoir fait la connaissance de cet homme qui sera dans trois mois à l’article de la mort, Tilly décide de réaliser son rêve qui est de jouer dans une équipe de foot professionnelle et d’arrêter de boire. De son côté, Julie l’aidera à affronter ses démons du passé tout en lui faisant réaliser qu’au fond, il avait l’essentiel et bien plus à Broken Hill.

En parallèle, ce road trip « forcé » à travers les contrées de l’Australie est agréable à regarder, non seulement pour les paysages à couper le souffle, mais aussi parce qu’à travers le regard de Rex, on a droit à une autre version du pays que l’étranger moyen associe trop facilement à Sidney et aux kangourous. On découvre entre autres que le racisme, bien que non exprimé ouvertement, est encore très présent, surtout à l’encontre des autochtones réputés paresseux, fourbes et sans ambitions. Dans le même ordre d’idée, Rex parcours les minuscules villages isolés qui nous rappellent les westerns avec une population méfiante des étrangers, comme en témoigne cet arbre à chats qui fascine tant le protagoniste avec ces animaux pendus par dizaines aux branches, tout simplement parce que : « They don’t belong here »… Pour un homme aussi vieux jeu que le protagoniste, ce voyage lui ouvre aussi les yeux sur ses propres préjugés, et même plus.

Mettre fin aux souffrances

En 2012, le film belge de Stéphane Brizé Quelques heures de Printemps abordait le sujet de l’aide médicale à mourir avec une protagoniste qui se rendait en Suisse (pays qui avait déjà légiféré en ce sens), afin de mettre fin à ses jours, assistée de médecins. Le film nous confrontait surtout aux derniers instants de vie d’une patiente et avec un montage pour le moins chirurgical qui nous dépeignait dans toute sa technicité la procédure finale. Sujet brûlant de l’actualité, cette procédure a fait couler beaucoup d’encre, notamment au Canada jusqu’au projet de loi C-14 qui a reçu la sanction royale à la mi-juin. L’Australie n’en est pas au même point et le film prend par moments des allures de documentaire, notamment lorsque Rex fait la connaissance de Farmer qui lui explique les procédures et qui tient à s’assurer qu’il soit à 100 % certain de son choix. La presse apprend très tôt que Rex souhaite avoir recours au traitement et bientôt elle en fait la une de ses journaux. Dès lors, son cas le dépasse, dans le sens où Farmer le voit plus comme étant LE premier qui pourrait ouvrir la voie à une nouvelle technique médicale, alors que Julie incarne le côté plus humain de la procédure en essayant de bien s’assurer que mentalement et sentimentalement il veut bel et bien en finir avec la vie. D’ailleurs, les deux femmes ont une violente dispute à ce sujet, ce qui nous fait réaliser à quel point on navigue dans le gris, entre le noir et le blanc. On demeure suspendu à leurs lèvres et en ce sens, le film réussit son objectif.

Comme on l’a dit, Last Cab to Darwin est ultimement basée sur un fait vécu et déjà en 1996, le Territoire du Nord avait légalisé l’aide médicale à mourir avant que le parlement fédéral n’annule cette loi. 20 ans plus tard, il est toujours illégal de recevoir des traitements pour hâter la fin de vie, mais qui sait comment ce dossier évoluera au fil des ans? D’ailleurs, ce film qui a reçu de nombreux prix a tout de même été financé par la Screen Australia, l’agence du pays qui apporte son soutien aux œuvres cinématographiques…

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