Cleverman (2016) : ces natifs étrangers

Cleverman est une nouvelle série de 6 épisodes diffusée depuis le début juin sur les ondes d’ABC en Australie et Sundance TV aux États-Unis. L’action se déroule dans un futur rapproché alors que les humains ont récemment découvert l’existence des « Hairypeople », des créatures issues de la mythologie aborigène très poilues. Ces deux clans essaient de cohabiter, mais manifestement échouent et les humains, largement majoritaires n’hésitent pas à enfermer ceux qu’ils qualifient de sous-humains. De ce groupe, on a Koen (Hunter Page-Lochard) et Waruu West (Rob Collins) : deux frères aux caractères opposés qui à leur manière combattent l’oppression. Variante selon ABC de la culture aborigène et de ses mythes, Cleverman est un audacieux pari de la chaîne nationale qui à coup de métaphores met de l’avant des enjeux, passés ou présents entourant ses Premières Nations; une tranche de la société rarement mise au premier plan en télévision. Malgré tous ces efforts, on aurait aimé un peu plus de didactisme entourant leur culture et le contexte de la série; ce qui est nettement insatisfaisant alors qu’on en est déjà à la mi-saison.

Panser des plaies

Blâmé par son frère pour la mort de leur père, Koen s’est très tôt distancié de la culture héritée par ses ancêtres pour se fondre dans la société blanche à un tel point où lui et son ami Blair (Ryan Corr) attirent des Hairypeople chez eux, leur offrent le logis en échange d’argent et ensuite les balancent à la police qui les arrête. Mais voilà que les choses changent après qu’un énorme poisson ait dévoré le cœur du sage de la communauté des poilus, surnommé le « Cleverman ». Désormais, celui à qui échoit par une sorte de force divine ce titre peut voir dans le futur ainsi que guérir les blessés et il semble qu’avec cette mort, Koen soit le nouvel élu, mais après trois épisodes, il ne s’est toujours pas adapté à ses nouveaux dons. À l’opposé, Waruu s’est intégré à la société, mais justement pour devenir un fervent activiste des droits des Hairypeople. Il a beau participer à des débats télévisés et prendre leur défense sur plusieurs tribunes, la plupart de ses tentatives échouent. Ces bravades pacifistes ne sont qu’une façade puisqu’avec des amis, il s’insère dans une prison et n’hésite pas à tuer des gardes de sécurité afin de libérer des Hairypeople emprisonnés avec l’accord tacite du gouvernement. Pourtant, ce n’est pas tout le monde qui est révulsé à la vue des créatures. Jarrod Slade (Iain Glen) par exemple est un riche entrepreneur qui cherche à établir un programme de recherche sur cette race afin d’étudier leur ADN complètement différente de celle des humains. C’est que ceux-ci accumulent les décennies sans véritablement vieillir et que l’homme d’affaires aimerait bien percer leur secret. Pour le moment par contre, il n’a convaincu ni Waruu, ni Koen d’influencer les leurs de participer à ce projet.

Ce qu’il y a d’intéressant avec Cleverman c’est son côté méta. En principe, il s’agit de science-fiction, mais l’allusion à un peuple aborigène établi depuis des millénaires en Australie fait peu de doute sur l’intention des créateurs de la série. D’abord, entre eux ils parlent le Gumbaynggirr, un langage effectivement utilisé par les aborigènes d’une partie du Pacifique. Puis, le casting est aussi constitué à 80 % de natifs, ce qui est extrêmement rare dans notre monde télévisuel, d’autant plus que la série est diffusée sur une chaîne généraliste à grand public. Dans la même veine, il y a cette abondance de poils qui les définissent. Dans la mythologie aborigène, moult histoires mettent en scène des hommes velus et certains natifs y croient toujours, telle une force invisible de la nature.

Enfin, outre l’aspect extérieur de Cleverman, il y a aussi le propos. Les Hairypeople sont traités ouvertement de « subhumans » et traités comme tels. La chasse aux sorcières part directement du gouvernement et les membres qui sont arrêtés sont envoyés littéralement dans des camps de concentration et maltraités par les gardes. Ce qui effraie en fait les Blancs est qu’avec leurs ongles solides comme du roc, ils sont plus forts, plus résistants et vivent plus longtemps que les Blancs, ce qui fait référence bien évidemment au fait que ce peuple est là depuis bien plus longtemps que les colonisateurs et qu’ils ont eu des milliers d’années pour s’adapter aux intempéries en tous genres de leur pays. Reste que ces traitements pour le moins inhumains font référence à l’époque de la colonie alors qu’on s’est emparé des terres sans se soucier des droits ancestraux, que plus tard, comme au Canada, il était justifié de s’emparer des enfants pour les envoyer dans des orphelinats afin de leur faire oublier leur héritage et les intégrer à la société; en vain. Justement dans la série, l’intégration passe en premier temps par l’apparence physique et autant Waruu et Koen doivent se raser de la tête aux pieds pour être acceptés par la société. Au cours du second épisode, on a droit à une scène assez dure où des gardes de sécurité font de même à un prisonnier et bien que dans les faits il ne s’agisse que de poils, on éprouve tout de même un haut-le-cœur en les regardant passer à l’acte : l’effet désiré par la production a fait son effet. .

Le revers de la médaille

L’inconvénient avec la mythologie aborigène est qu’elle est jalousement gardée par ses peuples et délibérément floue, sans dates précises ou lieux si bien que le téléspectateur est un peu perdu et on n’est pas beaucoup plus renseigné à la mi-saison. On aurait aimé au contraire avoir plus de détails sur la culture et des aborigènes d’autant plus que selon le synopsis, il n’y a que six mois que la population est en contact avec les Hairypeople. Pourquoi maintenant? Dans quel but? Pourquoi les enfermer? Représentaient-ils une réelle menace pour le gouvernement? L’allusion à la colonisation dans la vie réelle est claire, mais qu’en est-il au niveau de la série?

Cleverman arrive jusqu’à nous en passant un peu par les sentiers battus puisqu’avant elle, BBC Three nous présentait en 2013 In the Flesh dans laquelle des morts-vivants, désormais légions étaient traités par des parias par la population alors que trois ans plus tard, c’était E4 avec Aliens qui reprenait la même voie scénaristique, cette fois-ci avec des extraterrestres qui étaient tout aussi mal traités. WGN aux États-Unis n’est pas en reste non plus avec Outsiders cette année avec un groupe de Blancs se tenant volontairement à l’écart de la société, eux-mêmes vivant en quelque sorte au même rythme que les Autochtones. Cleverman ne réinvente donc pas la roue et on aurait souhaité une certaine plus-value pour la distinguer de ses contemporaines.

En tout cas, la première de Cleverman a suscité beaucoup de curiosité puisqu’ils étaient 452 000 téléspectateurs en direct, raflant ainsi une part de marché de 19,1 %. La semaine suivante, la série perdait des plumes et on comptait 330 000 en auditoire, puis 257 000 pour la troisième semaine. Les critiques élogieuses et le buzz autour de la série sur les médias sociaux justifient sûrement la décision d’ABC quant à son renouvellement pour une seconde saison. Aux États-Unis sur Sundance TV, l’audience est restée beaucoup plus stable, mais faible avec une moyenne de 165 000 téléspectateurs et un taux de 0,04 chez les 18-49 ans.

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