Underground (2016): WGN et ses laissés pour compte

Underground est une nouvelle série de 10 épisodes diffusée depuis le début mars sur WGN America aux États-Unis et le début avril sur Bravo au Canada et a pour cadre une plantation de coton dans l’état de Georgie en 1857, à la veille de la Guerre de Sécession. On s’intéresse aux esclaves dont Noah (Aldis Hodge), qui avec quelques compères planifient d’emprunter ce que les livres d’histoire appellent l’« Underground Railroad » constitué de plusieurs chemins menant vers le nord et ainsi acquérir leur liberté. Quatrième série originale de WGN America, on ne sait trop quoi penser d’Underground qui mélange histoire et soap sans trop de conviction. On ne cesse d’évoquer le futur tout en stagnant dans une plantation définie par des archétypes, ce que la trame sonore moderne met en relief sans aucune subtilité.

Ce « freedom land » que l’on ne nomme pas

L’action se déroule donc sur la plantation des Macon. Les propriétaires Tom (Reed Diamond) et Suzanna (Andrea Frankle) mènent l’entreprise familiale d’une main de fer, convaincus de leur supériorité ethnique. Ainsi, les châtiments corporels sont monnaie courante et ce n’était qu’une question de temps avant que ne survienne un viol (épisode #3). Si la plupart des esclaves se contentent de leur sort, Noah, quatre amis et Rosalee (Jurnee Smollett-Bell) planifient patiemment leur fuite vers le nord, mais l’entreprise n’est pas aisée, notamment en raison du climat social qui à la veille de la guerre la plus destructrice des États-Unis est en ébullition. D’une part, nous avons John Hawkes (Marc Blucas), le frère de Tom qui pratique le droit dans le Nord. Lui et son épouse Elizabeth (Jessica De Gouw) sont des abolitionnistes convaincus et avec l’aide de William Still (Chris Chalk), un employé (noir) de la Pennsylvania Anti-Slavery Society, font tout pour faciliter la fuite des esclaves. À l’opposé, nous avons August Pullman (Christopher Meloni), un blanc qui vit isolé avec son fils sur son petit lopin de terre et qui après avoir gagné la confiance des esclaves en cavale les remet aux autorités en échange de lucratives compensations.

Tout au long des trois premiers épisodes, il est question du « freedom train », du « freedom land », mais sans que l’on comprenne trop pourquoi, jamais le nom du Canada n’est évoqué. Patriotisme exacerbé des Américains? Fierté mal placée? Quoi qu’il en soit, cette route vers le nord a réellement existée. L’importation d’esclaves venant d’Afrique ayant été abolie, il était crucial pour les sudistes de conserver leur main d’œuvre au point où plusieurs lois avaient été votées en ce sens, ce qui n’a pas empêché des milliers de noirs de prendre la fuite vers le Canada, surtout en Ontario, et on en compte au bas mot 6 000 rien qu’entre 1850 et 1860 (ironiquement, durant cette période et jusqu’à la Dépression de 1930, la moitié de la population canadienne-française quittait la province de Québec pour les États-Unis, à la recherche d’un travail).

Undergound s’inspire donc d’une page importante de l’histoire américaine, mais sans vraiment mettre l’effort pour la mettre en scène. (par exemple, William Still est le seul personnage de la série ayant réellement existé). Ce qui devrait être en toute logique une sorte de road trip se résume à des spéculations sur la façon dont ils devraient s’enfuir, qui devraient venir avec eux, etc., et après trois épisodes, ils sont toujours à arracher du coton chez les Macon. Certes, on nous montre le dur quotidien des esclaves, mais on peine à ressentir quoi que ce soit à leur égard.

Contrairement à The Book of Negroes, Underground privilégie les intrigues de salon (ou de plantation), mettant par exemple l’emphase sur la relation qu’entretient Tom avec l’intendante de la maison Ernestine (Amirah Vann); celle-ci se sert de ses charmes afin que son maître empêche son plus jeune fils d’éventuellement rejoindre les autres dans le champ. En parallèle, la romance naissante entre Rosalie et Noah capte davantage notre attention que les coups de fouet et les humiliations auxquelles ce dernier est astreint.

Noir ou blanc

Mis à part Manhattan, WGN a l’habitude de fonder la prémisse de ses séries sur les contrastes en favorisant une certaine classe de laissés pour compte. On a d’abord eu droit aux sorcières mises au ban par le reste de la société dans Salem, puis à cette bande de « faux autochtones » dans Outsiders : cette communauté qui préférait vivre en pleine nature, plutôt que de joindre la modernité. Dans Underground, on est dans ce monde à la Upstairs Downstairs qui ici devrait être rebaptisé Inside/ Outside pour qualifier les blancs et les noirs. Évidemment, il ne fait aucun doute que les esclaves dans les plantations ont été victimes d’horribles exactions, la plupart étant traités en sous-hommes, mais on aurait apprécié un peu plus de nuance dans le propos. Ici, les Blancs sont insipides, égoïstes et superficiels tandis que les noirs sont altruistes, humbles et ont le cœur gros comme la terre.  À un moment, Suzanna mentionne que sans le sud et ses esclaves, les États-Unis seraient ruinés. Bien que ce point de vue soit discutable, on passe tout de suite à un autre sujet alors qu’au contraire, on aurait préféré avoir davantage de ces points de vue plus « politiques » afin de mieux comprendre le contexte social et le vent du changement qui s’amène sur le pays.

De plus, cet aspect divisera toujours les critiques, mais on ne peut analyser Underground sans parler de la trame sonore très moderne avec des chansons de Zack Hemsey, X Ambassadors, Electric Owls et autres. Certains trouvent qu’elles effectuent un pont efficace entre le passé dépeint et le téléspectateur alors que d’autres les voient comme décrédibilisant le genre historique. Dans le cas de cette série, c’est davantage cette seconde affirmation que l’on ressent d’autant plus que les chansons choisies viennent ajouter encore plus à la caricature des personnages. Par exemple, lors de deux bals où l’on voit les Blancs festoyer, on peut entendre ces paroles : ♪ Got too much cash flow ♪ ♪ I’m pouring money down the drain ♪ ou encore ♪ We are, we are the wild ones ♪♪We just want, just want to have some fun ♪… On se permet même un petit anachronisme au troisième épisode alors qu’à l’un de ces bals, Elizabeth pour détourner l’attention des convives pendant que son mari part à la recherche de documents confidentiels, en digne femme du monde, monte sur le piano et se met à danser le french cancan; danse qui n’a même pas encore inventée!

Aux États-Unis, le pilote d’Underground a attiré 1,42 million de téléspectateurs, mais en additionnant les reprises et les enregistrements, le total s’élève à 3,5. Plus du tiers de l’auditoire étant âgé entre 25 et 54 ans, il s’agit de la meilleure performance pour une série scriptée de WGN. Évidemment, quelques curieux ont déserté depuis, mais les chiffres sont encore forts et à la fin avril, la chaîne a finalement annoncé une deuxième saison pour la série. Quand à ceux qui s’attendraient à vivre des émotions plus intenses, il faudra attendre au 30 mai pour voir le remake de Roots qui sera diffusée simultanément sur A&E, Lifetime, History pendant 4 nsoirées d’affilée.

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Une réflexion sur “Underground (2016): WGN et ses laissés pour compte

  1. « Certes, on nous montre le dur quotidien des esclaves, mais on peine à ressentir quoi que ce soit à leur égard. » Dites-vous.

    Ça dépend de quel point de vue on se place.
    Un sadique ou un psychopathe a sûrement « peine à ressentir quoique ce soit à leur égard. »

    Une personne normale et équilibrée ressent la souffrance infligée à d’autres êtres humains.

    Aux 21 e siècle, il est difficile d’imaginer que des êtres humains commettent de telles atrocités à l’égard d’autres humains et cela à une grande échelle.

    Mais  » la théorie des races « est passée par là, légitimant tous ces sévices.

    La force du film est de nous rappeler deux choses non négociables :
    – Les méchants ne gagnent jamais. L’esclavage, la ségrégation, le colonialisme, l’ apartheid, la Shoah,…sont des systèmes racistes qui ont disparu car inhumain, injuste et inique. Aucun système raciste ne subsiste aujourd’hui. Le racisme existe naturellement dans l’ esprit de certaines personnes consciemment ou inconsciemment mais comme une marque d impuissance et de désolation.

    – les héros, les vrais hommes sont ceux qui survivent à des systèmes qui les oppriment, les oppressent, les réduisent à des choses, voire à rien.
    Donc, les esclaves, les colonisés, les victimes de l’apartheid ou de l’holocauste sont des héros, seulement parce qu’ ils ont survécu à l’horreur, à l’insoutenable.

    Ce film est un hommage vibrant à tous les survivants, ces héros.

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