Ville-Marie (2015): une ville et des remords

Ville-Marie est le deuxième long métrage de Guy Édoin qui a pris l’affiche le 9 octobre au Québec. L’histoire se déroule à Montréal plus particulièrement dans l’arrondissement qui sert de titre au film alors que la célébrissime actrice Sophie Bernard (Monica Bellucci) quitte l’Europe vers la métropole afin de terminer le tournage d’un film et surtout de retrouver son fils Thomas (Aliocha Schneider) qui y étudie l’architecture depuis trois ans. En parallèle, on s’intéresse aussi à l’infirmière Marie Santerre (Pascale Bussières) et à l’ambulancier Pierre Pascal (Patrick Hivon) qui passent le plus clair de leur temps au travail. Tous ces protagonistes trainent avec eux un lourd bagage émotionnel, en particulier lorsqu’il est question de relation mère-fils et c’est un événement tragique les impliquant tous qui sera à l’origine de cette prise de conscience. Sélectionné à l’édition 2015 du Festival international du film de Toronto, Ville-Marie est une fiction chorale touchante qui doit en grande partie notre admiration aux multiples mises en abîme qui rendent hommage au septième art, alors qu’Édoin réussi aussi à jongler avec plusieurs contrastes pour finalement parvenir à créer un tout aussi intense qu’émouvant.

L’actrice-femme

Ville-Marie s’ouvre avec un drame annonciateur des intrigues à venir : Pierre et un collègue doivent amener à la morgue le corps d’une femme qui s’est suicidée, laissant un bébé naissant orphelin. Le tout s’est déroulé sous les yeux de Thomas qui dès lors décide de ne pas aller chercher sa mère à l’aéroport et d’aller rejoindre son amant. Sophie est donc accueillie par Robert (Frédéric Gilles), son réalisateur fétiche avec qui elle tournera un énième film. Le suicide de cette mère touche aussi fortement Marie qui n’a pas vu son fils depuis plusieurs années et qui accumule les heures à l’hôpital pour littéralement s’empêcher de penser. S’étant remise à boire de temps en temps, elle et Pierre, accro aux antidépresseurs, partagent la même mélancolie, la même culpabilité, ce qui est aussi le cas pour Sophie, qui se cache constamment derrière son masque de star, même à l’anniversaire de son fils et c’est ce justement ce jour qui marquera un tournant pour tous les personnages.

Ce qu’il y a de si fascinant chez Sophie, c’est qu’elle reste actrice même lorsque les caméras s’arrêtent et si le spectateur y croit avec une telle conviction, c’est justement parce que c’est Monica Bellucci qui tient ce rôle qui lui va comme un gant. En effet, il émane d’elle une aura de femme inatteignable que l’on retrouve bien évidemment dans le film d’Édoin. Sophie ne peut s’empêcher d’attirer l’attention comme lorsqu’elle entre dans un restaurant pour la fête de son fils comme si elle défilait sur un tapis rouge et plus tard, la seule façon de lui témoigner son amour est de lui chanter une chanson… au micro devant public. Cette dichotomie, on la retrouve aussi dans les scènes où elle est en tournage puisqu’elle y joue le rôle d’une femme violée par un amant et qui à la dernière minute renonce à l’avortement. Nul doute ici que dans cette fiction tournée dans une fiction, on tente de répondre, du moins en partie, aux questions de Thomas au sujet d’un père dont il n’a jamais connu l’identité, ce qui est un objet de tension permanent entre lui et sa mère.

Enfin, tout autour d’elle, la mise en scène est là pour la glorifier : lorsqu’elle tourne, elle est toujours tirée à quatre épingles et avec sa perruque blonde, nous rappelle une certaine Kim Novak dans Vertigo (même la trame sonore qui retenti lorsqu’elle tourne ces scènes d’un drame extrême évoque le film de 1958). D’ailleurs, Guy Édoin a affirmé à propos de Ville-Marie : « J’avais un désir que ce film propose une réflexion sur le cinéma, sous forme d’hommage ou de pastiche, évoquant même un peu Hitchcock. » Lorsqu’en la voyant enlever ses faux cils ou ses talons aiguilles, on a littéralement des frissons dans le dos et on peut affirmer que le pari a été relevé haut la main.

Les autres… et Montréal

Certes, c’est le personnage de Sophie qui en premier lieu attire toute notre attention (et c’était sans doute l’intention d’Édoin), mais il ne faut pas non plus passer sous silence l’apport de Marie et de Pierre sous silence parce qu’ils apportent un contraste important à Ville-Marie. Leur vie est hautement moins glamour; l’une travaille dans un hôpital et l’autre dans une ambulance où la maladie, les blessures et même la mort forment leur quotidien. Tandis que l’actrice rentre chez elle chaque soir dans son luxueux penthouse avec vue imprenable sur un centre-ville éclairé, Marie et Pierre rentrent dans leurs appartements respectifs en fin de matinée (ils travaillent de nuit) et c’est peut-être le piètre panorama auquel ils ont accès qui les poussent à fermer leurs stores alors que le soleil bat son plein. Ces contrastes sont justement mis en valeur par ces plans de l’arrondissement qui est au cœur du film : tantôt, on se retrouve dans le hall du pompeux château Windsor et après dans une vulgaire ruelle fermée à la circulation en raison de ses nombreux nids-de-poule. Les deux côtés de Montréal se jonchent, mais ne sont jamais mis en opposition, justement à l’image des protagonistes puisque Thomas, tout comme Pierre, Marie et Sophie font face aux mêmes démons et une rencontre en toute simplicité entre les deux femmes vers la fin du film nous offre un excellent moment de cinéma.

Après Marécages, un film axé sur les relations troubles entre une mère et son fils, Guy Édoin explore avec toujours autant de sensibilité ce thème dans Ville-Marie (d’ailleurs, sauf erreur, le fils de Marie que l’on ne voit qu’en photo semble être l’acteur Gabriel Maillé que l’on retrouve dans le film précédent du réalisateur alors que Pascale Bussières incarnait aussi sa mère). Après de très bonnes critiques récoltées lors du TIFF, le film sera aussi présenté au Festival international du film de Rome qui aura lieu du 16 au 24 octobre prochain : en espérant qu’il ne s’agit que d’un début de parcours à l’international.

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