Rattrapage estival : The Saboteurs (2015): expiation ou divertissement?

The Saboteurs[i] est une coproduction de six épisodes entre le Danemark, la Norvège et la Grande-Bretagne et qui vient tout juste d’être diffusée dans ce pays au cours des mois de juin et juillet sur More4. L’action se déroule en majorité durant la Deuxième Guerre mondiale alors que le scientifique Werner Heisenberg (Christoph Bach) est recruté par les autorités nazies afin qu’avec des collègues il développe les recherches concernant l’uranium qui pourrait éventuellement être converti en combustible nucléaire et servir d’arme décisive dans un des conflits les plus sanglants de l’histoire. Alors que ceux-ci sont établis en Norvège, un des leurs, Leif Tronstad (Espen Klouman Hoiner) réussit à s’enfuir et se joint aux services secrets de Grande-Bretagne. Inspirée d’événements et personnages réels (pour la plupart), The Saboteurs a ses forces et ses faiblesses. Il est par exemple difficile de transmettre du suspense lorsqu’il s’agit de science et cette série ne fait pas exception à la règle. Là où la fiction est intéressante est lorsque vient le temps de démêler le vrai du faux, comme s’il fallait se justifier et surtout s’excuser devant l’Histoire.

Une guerre de laboratoires

Bien qu’il ait reçu un prix Nobel de physique, Werner est tout de même mal vu des autorités allemandes notamment pour son affinité avec les juifs ainsi que pour ses (semble-t-il) penchants homosexuels. Par contre, s’il évite de justesse un camp de concentration, c’est grâce à l’intervention personnelle de Heinrich Himmler, l’un des plus hauts dignitaires du Reich d’Hitler et on l’envoie donc en Norvège afin qu’il développe ses recherches sur l’uranium. En même temps, la Grande-Bretagne ne reste pas inactive et envoie sur place une équipée surnommée Grouse afin qu’elle aille détruire les installations scientifiques. Un premier avion est repéré et détruit par les nazis et seuls quelques hommes qui ont échappé à la mort tentent tant bien que mal de survivre dans un no man’s land en plein hiver. Pendant que Leif prépare une nouvelle attaque, Werner subit de plus en plus de pression de la part du régime pour qu’il développe aussi vite que possible une bombe atomique, mais on se demande si celui-ci a vraiment envie d’aller jusqu’au bout de ses recherches et indirectement devenir l’auteur d’une arme de destruction aussi massive.

Il est rare qu’une production impliquant des pays scandinaves se rende jusqu’à nous et The Saboteurs nous donne un nouveau point de vue sur cette période guerrière qui n’est jamais à court d’histoire. Or, comme Manhattan (WGN America) qui nous transporte dans un village fantôme à Mexico où des scientifiques travaillent aussi sur la bombe atomique, la série diffusée sur More4 nous perd tout autant lorsqu’elle se tente de nous embarquer dans un jargon que très peu de téléspectateurs peuvent comprendre. Certes, on peut affirmer que c’est aussi le cas avec des histoires de hackers pour l’informatique, des docteurs pour le médical ou des avocats pour ce qui a trait à la justice, mais ces autres catégories sont souvent créées sous forme de procédurals si bien qu’on ne va jamais vraiment en profondeur, ce que le téléspectateur moyen ne veut pas de toute façon puisque ce sont les conséquences qui en découlent qui l’intéresse (l’impact sur les victimes et l’affirmation du justicier venu remettre de l’ordre).

Avec The Saboteurs, on ne cherche jamais vraiment à nous faire apprécier (ou haïr) les personnages et pour une série qui contient un gros volet centré sur l’espionnage, on est à même de constater ses défauts lorsqu’on la compare avec Deutschland 83 qui nous raconte une histoire poignante avec des protagonistes qui occupent toute notre attention. Ajoutons à cela le fait qu’on entend très peu de tirs de canons ou de coups de feu alors qu’on se retrouve dans une période très trouble; on est donc passé à côté d’une autre opportunité de créer un suspens propice à nous garder captifs. De toute façon, c’est l’aspect « biographique » qui pique notre intérêt, et pour cause…

Mea culpa à rebours?

On ne le dira jamais assez, l’histoire est écrite par les gagnants et même en rétrospective malgré toutes les nuances qui s’imposent, on a tendance à voir la Deuxième Guerre mondiale en noir ou en blanc et justement, Werner Heisenberg n’entre dans aucune de ces deux catégories. Le fait est qu’il n’a jamais adhéré au parti nazi, mais que c’est par-dessus tout son amour pour l’Allemagne qui a fait qu’il a poursuivi ses recherches scientifiques pour son pays. On a souvent tendance à confondre les deux et c’est sur cet aspect qu’on met l’accent dans The Saboteurs. En raison de son immense talent, il ne pouvait tout simplement pas abandonner ses recherches, mais quels choix s’offrent à lui? Travailler pour des nazis à l’idéologie abjecte ou passer à l’ennemi et développer une arme potentiellement capable de tuer des millions de ses compatriotes? Quel discours aurions-nous aujourd’hui si c’était l’Allemagne qui avait découvert en premier l’arme atomique et ainsi mis fin à la guerre avec la victoire? (À ce sujet, The Man in High Castle répondra à ces questions le 20 novembre!)

Après la guerre, il sera d’ailleurs interné, mais rapidement libéré et continuera une foisonnante carrière. C’est incontestable, Heisenberg a fait énormément pour la science, mais comment le juger? Dans la biographie de David Cassidy en 1993, on y affirme que s’il avait devancé par les Américains dans la course à l’arme atomique, il n’aurait eu aucun scrupule à partager le fruit de ses recherches avec les nazis. Au contraire, dans  Brighter than a thousand suns (1956), Robert Junk affirme qu’Heisenberg s’opposait publiquement au développement d’une bombe aussi puissante et qu’il a incité publiquement les autres scientifiques du monde à faire de même. Ultérieurement, l’auteur s’est rétracté, affirmant qu’on l’avait mal informé. Quoi qu’il en soit, dans la série, on a choisi de nous montrer un Heisenberg nuancé et sabordant lui-même son travail question de retarder les recherches, tout en gardant l’estime des dirigeants nazis : façon habile de se disculper devant l’Histoire, sans pour autant créer un mythe trop positif, exagéré et sans fondement.

En Norvège sur NRK (chaîne publique), le succès de The Saboteurs est incontestable : 1,26 million de téléspectateurs présents pour les deux premiers épisodes et l’auditoire en cinquième diffusion s’est même accru, passant à 1,32 million, ce qui cette soirée représentait 64 % de parts de marché. En Grande-Bretagne, malgré des critiques positives, la série n’a pas attiré autant de monde, More4 étant une chaîne un peu trop marginale et considérant que la grande majorité des épisodes étaient sous-titrés en anglais. Néanmoins, ces coproductions donnent des résultats intéressants, surtout lorsqu’il s’agit de revisiter l’Histoire bien qu’en tous les cas, l’Allemagne des années 1939-45 demeurera toujours le mal incarné, point à la ligne…

[i] Titre pour More4, mais ailleurs The Heavy Water Way ou Kampen Om Tungtvannet

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