Une Nouvelle Amie (2014) : plus qu’une affaire de mort

Une nouvelle amie est le tout dernier film de François Ozon qui est sorti en salles en France en novembre et qui est à l’affiche depuis le 5 juin au Québec. Le tout commence avec la mort de Laura (Isild Le Besco) qui laisse dans le deuil son époux David (Romain Duris), leur bébé ainsi que sa meilleure amie Claire (Anaïs Demoustier). Cette dernière peine à s’en remettre et un jour, alors qu’elle se décide à visiter David, elle le trouve habillé en femme, en train de nourrir leur fille. D’abord dégoûtée, elle s’attache ensuite de plus en plus à celui qu’elle nommera Virginia et d’étranges sentiments naissent de cette rencontre. Librement adapté du roman de Ruth Rendell Une Amie qui vous veut du bien, François Ozon nous offre une œuvre unique en son genre, où le deuil se mêle au désir et où l’amour pur n’est jamais bien loin de la perversité. Un mélodrame qui gagne à être vu, tant pour sa mise en scène que pour l’interprétation des acteurs.

Vertigo ou Rebecca?

Durant les dix premières minutes du film, on nous montre un montage relatant la relation très étroite entre Claire et Laura. Elles font tout ensemble, mais chaque fois qu’elles sortent, cette dernière est toujours courtisée par des hommes. Elle cède à David qu’elle épouse, ils ont un enfant et Claire qui sur les entrefaites épouse Gilles (Raphaël Personnaz) est nommée marraine, mais peu de temps après c’est l’enterrement. Lorsqu’elle revoit David pour la première fois, elle croit qu’il s’agit de Laura tellement la ressemblance est frappante. Depuis la mort de sa femme, sa fille ne mange plus, ne fait que pleurer et ce n’est que depuis qu’il lui donne le biberon déguisé en femme qu’elle reprend du mieux, ce à quoi lui répond Claire : « t’es qu’un pervers! ». Pourtant, cette vision l’obsède et ils commencent à se revoir de façon régulière, mais incognito. Pourquoi ? Là est tout le cœur du film.

Avec le temps, inutile de préciser que François Ozon se fait un point d’honneur de mettre en scène dans la plupart de ses films des relations troubles entre les êtres : qu’il s’agisse d’Isabelle (Marine Vacth) dans Jeune et Jolie, une adolescente issue d’une classe aisée qui se prostitue pour le plaisir, de la relation intellectuellement émotive entre un professeur et son Pygmalion avec Dans la maison ou encore d’une écrivaine et son sujet dans Swimming Pool. Dans Une nouvelle amie, on pousse la note encore plus loin puisqu’il est question de deuil, autre thème brillamment exploité par le réalisateur dans Sous le sable notamment.

David qui admet qu’il se travestissait avant de rencontrer Laura, récidive depuis la mort de celle-ci, mais ne porte que les vêtements retouchés de sa défunte femme. C’est du moins au début ce qui fascine tant Claire, puisque dans le montage initial, il est évident que cette dernière éprouve une certaine attraction (plus ou moins refoulée) à l’égard de son amie. Avec David, c’est comme si elle retrouvait son amie d’enfance puisqu’elles font les mêmes activités: magasinage, cinéma et elles vont même une fin de semaine dans le manoir appartenant aux parents de Laura.

De son côté, David raconte à Claire l’épisode qu’il a vécu le jour où son épouse a été transportée à la morgue. Son mari a en effet insisté pour la coiffer, la maquiller et l’habiller avant qu’on ne la mette dans son cercueil. Preuve de son attachement à elle; il a choisi de lui faire enfiler sa robe de mariée et c’est à ce moment qu’il a senti Virginia renaître en lui. Dans un article des inRocks, on compare Une Nouvelle Amie à Vertigo (1958) d’Hitchcock dans lequel un homme poursuit jusqu’à l’obsession une femme qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle qu’il a aimée auparavant, mais qui est morte depuis peu. Si la comparaison se tient, tant qu’à évoquer le nom du maître du suspens, aussi bien mentionner son film de 1940 Rebecca dans lequel la mort de la maîtresse de maison vient obséder la nouvelle qui a l’impression de vivre dans l’univers de la défunte. Durant tout le film d’Ozon, on grince un peu des dents en voyant les protagonistes se rapprocher. Moins à cause du fait que Claire éprouve pour la première fois de l‘attirance envers David une fois qu’elle l’a vu en robe, mais plutôt parce qu’elle pense à Laura quand elle le voit. C’est la même chose du côté de David qui a dû envier la relation fusionnelle entre les deux femmes et qu’inconsciemment il souhaite recréer. Relation malsaine, soit, mais aussi apologie des marginaux?

Deuil ou affirmation de soi?

Bien qu’Une Nouvelle Amie relève surtout de l’onirisme, il est difficile de passer à côté d’un certain message social ou d’une réflexion quant aux minorités sexuelles. À ce propos, il est difficile de ne pas penser aussi à Laurence Anyways de Xavier Dolan dans lequel on suit le parcours du personnage principal qui change éventuellement de sexe. Qu’il s’agisse d’un transsexuel ou d’un travesti, lorsqu’on en voit à l’écran, on ressent un certain malaise en partie dû à l’ignorance et le film d’Ozon vient démystifier en partie cet acte. Au départ, David, appuyé par l’attitude de Claire, a conscience du fait qu’il ait à se cacher s’il veut se déguiser en femme. Lorsque Gilles commence à s’interroger sur leur relation, son épouse pour le rassurer lui dit que David est gai. Celui-ci et Claire arrêtent de se fréquenter un temps, David cesse de se travestir et ils redeviennent pour ainsi dire « normaux ». Puis, ils se revoient et Claire avoue qu’elle s’ennuie davantage de Virginia et le manège reprend, ce qui force David à lui dire : « tu m’as fait replonger ». Il y a quelques décennies, ce genre de mentalité s’appliquait à l’homosexualité et des hommes ou femmes se mariaient pour se conformer à la norme, malgré leur penchant. Ici, c’est le travestisme le nouveau tabou sociétal. Le restera-t-il longtemps?

À en juger par la fin, François Ozon pense que non, mais à en juger par le nombre d’entrées générées par le film, il semble que oui puisqu’en trois semaines d’exploitation, Une Nouvelle Amie a cumulé 567 988 entrées; on est loin des performances de ses derniers films comme Jeune et Jolie (712 767 entrées), Dans la Maison (1 195 518) et Potiche (2 232 831 entrées). Qu’importe, avec Romain Duris qui a été en nomination aux César en 2015 dans la catégorie du meilleur acteur, la musique envoutante de Philippe Rombi et le style hors pair d’Ozon, le film vaut le déplacement.

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