Saint Laurent (2014) : en attendant d’en connaître plus sur sa carrière…

Saint Laurent est sorti en salles en France le 24 septembre 2014 alors que depuis le 22 mai, le film signé Bertrand Bonello est à l’affiche dans les cinémas au Québec. Bien entendu, la fiction nous propose de revisiter la vie du célèbre grand couturier français interprété par Garpard Ulliel, mais seulement entre 1967 et 1976 alors qu’il est au faîte de sa gloire, mais aussi au plus bas du point de vue psychologique et affectif. On évoque aussi au passage ses relations avec son compagnon de vie et associé Pierre Bergé (Jérémie Renier), son amant Jacques de Bascher (Louis Garrel) et ses deux muses, les mannequins Betty Catroux (Aymeline Valade) et Loulou de la Falaise (Léa Seydoux). Deuxième biopic en un an sur ce génie de la mode après Yves Saint Laurent de Jalil Lespert, on déplore autant pour le premier que pour le second le trop peu d’attention sur son œuvre au profit d’une vie personnelle qui aux premiers abords n’est définie que par l’alcool, le sexe et les cigarettes. Il est par contre intéressant d’avoir un autre point de vue sur la relation entre Bergé et Saint Laurent au point où un exercice de comparaison s’impose.

Derrière le grand rideau

Les premiers plans dans Saint Laurent n’étaient pas sans attiser notre curiosité et surtout susciter quelques espoirs pour le reste à venir. Dans un premier temps, on le voit de dos au téléphone alors qu’il accorde une entrevue à un quotidien à qui il révèle le traumatisme vécu alors qu’il avait été enrôlé de force dans l’armée et des électrochocs qui s’en suivirent. Puis, nous sommes en 1967 alors que les couturières vivent un immense stress à la veille d’un défilé du maître. Psychologie et envers du décor de la mode : voilà ce à quoi on s’attendait et tout comme le film de Lespert, voilà où nous sommes quelque peu déçus. C’est qu’encore une fois et peut-être malheureusement beaucoup plus amplifié dans ce récit de Bonello, on ne s’intéresse pas tant à son œuvre qu’à l’homme et surtout son désespoir. Pourtant, cette orientation était délibérée à en juger par les commentaires du réalisateur : « We weren’t interested in showing how Yves Saint Laurent became a genius. We wanted to show what it cost him every day to be who he was, and that’s why at the beginning of the film, he is already a star. »

Certes, l’intention de Bonello est louable, mais encore faut-il que l’on soit en mesure de prendre l’ampleur du stress quotidien qui affligeait le designer. Comment créait-il et à quel rythme devait-il produire? Quelle pression les critiques exerçaient-ils sur lui? Pas de réponses à ces sujets. Au début du film, on nous montre un défilé de Saint Laurent à droite de l’écran, tandis qu’à la gauche, on a des images d’actualité, incluant le « déclin » de de Gaulle. Durant les 150 minutes que dure le film (là-dessus, il y en a au moins 30 qu’on aurait pu couper au montage), on évite délibérément de faire un lien entre son œuvre et le contexte de l’époque, nous contentant de nous le montrer durant ses « temps libres », c’est-à-dire en train de danser, de fumer, de boire, baiser ou prendre soin de son chien Moujik. Ce qui nous est proposé est beaucoup trop creux et il nous est difficile de s’attacher au personnage ou du moins d’apprécier, via sa vie personnelle, la contribution de ses créations dans le cadre du XXe siècle. Imaginons un instant un film comme La Môme (2007, Ma vie en Rose pour le Québec) sans entendre chanter ou presque Édith Piaf ou encore le film Milk sur la vie du politicien Harvey Milk sans qu’il ne soit question de politique. C’est malheureusement ce manque que l’on ressent à plusieurs moments durant Saint Laurent.

Quand le subjectif devient l’objectif

Pour apprécier autant que possible Saint Laurent, il est impératif de s’intéresser à la petite histoire derrière le film. Le scénario a été préalablement soumis à Pierre Bergé en personne qui ne l’a pas du tout apprécié puisqu’il a interdit à la production d’avoir accès aux archives Saint Laurent et une menace de procès pour diffamation s’en est même suivie. À l’opposé, « l’héritier » du designer a beaucoup plus apprécié le scénario du film de Jalil Lespert, leur à donné non seulement accès aux archives, mais leur a aussi prêté des costumes originaux des collections. Au premier abord, on aurait tendance à penser que le Saint Laurent de Bonello n’est que supercherie… mais la vraie question est : par rapport à qui? Est-ce que Bergé a préféré Yves Saint Laurent pour son objectivité ou pour le beau rôle qui lui est donné? Dans le film de Lespert, le personnage interprété par Guilliaume Gallienne forme véritablement un couple avec Yves Saint Laurent, le soutient dans ses moments difficiles, mélangeant à la fois humanité et pragmatisme. Dans Saint Laurent, son rôle se limite à celui de créancier et sans affirmer qu’il considère Yves comme une vache à lait, on est en droit de se questionner sur leur degré d’intimité alors qu’on exploite davantage dans le film la relation passionnée entre le designer et son amant Jacques. Quand même : il faut faire la part des choses : Pierre Bergé et Yves Saint Laurent étaient plus que des partenaires d’affaires et si on a tendance à auréoler les œuvres du génie de la mode, il faut bien se rappeler que c’est grâce au travail acharné de son conjoint que la maison de couture a pu connaître un succès international, que le nom de la marque perdure et qu’il est l’un des plus illustres.

À l’opposé, c’est le portrait que l’on fait d’Yves Saint Laurent dans les deux films qui laisse songeur, en particulier dans celui de Bonello. Ses proches, outre Bergé, sont Jacques et les mannequins Betty et Loulou. Qu’apprend-on sur eux? Dans toutes les scènes où on les voit, ils consolent ou prennent soin du jeune prodige. Quant à leurs dialogues, tenons les pour nuls ou insipides (ce qui n’a pas empêché ironiquement Louis Garrell d’être en nomination dans la catégorie Meilleur acteur dans un second rôle aux César.) À moindre échelle, on observe le même phénomène dans le film de Lespert. Par deux fois, nous sommes donc exposés à des relations à sens unique qui nous donnent l’image d’un Saint Laurent égocentrique qui reçoit beaucoup des autres, mais qui ne donne pas grand-chose en retour, sinon des défilés.

Durant sa première semaine d’exploitation en France, Saint Laurent a cumulé 140 000 entrées et s’est ainsi retrouvé second au classement de la semaine. Le fait qu’il ait été sélectionné au Festival de Cannes a aussi redoré son blason qui avait été quelque peu égratigné avec l’affaire Bergé. Puis, la consécration aurait pu venir avec la cérémonie des César alors qu’il avait récolté 10 nominations, dont celle du meilleur film et du meilleur acteur pour Gaspard Ulliel. C’est justement Pierre Ninney qui a remporté ce prestigieux prix pour son interprétation du couturier et ironie du sort, le seul César remporté par la production est celui des meilleurs costumes…

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