Tatau (2015) : hallucination tropicale

Tatau est une nouvelle série de huit épisodes diffusés depuis la mi-avril sur les ondes de BBC Three en Angleterre et BBC American aux États-Unis. Kyle (Joe Layton) et son meilleur ami Pete (Theo Barklem-Biggs) ont la piqûre des voyages et décident d’aller passer quelques semaines sur les îles Cook au beau milieu du Pacifique. Sitôt arrivés, ils s’immiscent dans la culture locale en consommant de la « tavi »; une drogue hallucinogène très prisée par les locaux. Durant son délire, Kyle a des visions d’une mystérieuse jeune femme qui le laissent pantois. Le lendemain, lors d’une séance de plongée, il aperçoit le corps de celle-ci au fond de l’océan, les pieds attachés à un bloc de ciment. Une fois les secours sur place, le cadavre a disparu et le protagoniste a de plus en plus de difficultés à faire la différence entre la réalité et ses hallucinations. Ce drame de science-fiction s’amorce en piquant notre curiosité, mais après deux épisodes supplémentaires, on se lasse rapidement du scénario qui tourne en rond et des personnages mal définis. Et avec un budget qui ne lui permet de créer qu’une fiction par année, on se demande s’il s’agit de la dernière à vie de BBC Three qui s’apprête à vivre d’importants changements.

Qui? Pourquoi? Comment?

Une fois l’avion atterrit sur l’île de Manutaki, Kyle et Pete sont bien déterminés à faire le vide et c’est peut-être parce qu’il sait que ce sera l’un des voyages les plus marquants de sa vie qu’il s’est fait faire un tatou, lequel intrigue d’ailleurs la population locale. Le tatouage, bien ancré dans la culture populaire des Maoris est d’ailleurs un élément de narration qui revient plusieurs fois au cours des épisodes. Après ses hallucinations nocturnes, Kyle mène sa propre enquête et il s’avère que la femme qu’il a vue dans son délire se nomme Aumea Vaipiti (Shushila Takao) et qu’elle est encore en vie. Issue d’une des familles les respectées de l’île et propriétaire d’une ferme perlière, c’est le tatou qu’elle arborait à l’épaule qui a attiré l’attention du protagoniste et pourtant, la première fois qu’il la rencontre en chair et en os, elle n’en a pas encore. Kyle lui esquisse une ébauche du dessin à l’encre qu’il a vu et il s’avère que c’est exactement celui qu’elle veut se faire faire à la veille de son mariage, tradition oblige. Les hallucinations du jeune homme lui ont donc permis de voir l’avenir et dès lors, son seul objectif est d’empêcher le meurtre d’Aumea. Ça en devient manifestement une obsession au point où il fait tout pour se procurer à nouveau de la tavi afin d’élucider le mystère.

Cette prémisse est très intéressante pour un épisode pilote… mais voilà qu’elle s’étire sur les trois premiers et qu’on n’est toujours pas plus avancé. Tatau fonctionne sous forme de huis clos, mais justement, beaucoup trop « clos ». C’est que à presque mi-saison, il n’y a aucun suspect tangible quant au meurtre futur d’Aumea et c’est bien le manque de profondeur de tous les protagonistes qui fait défaut. Qui lui en veut à ce point. Qu’aurait-elle fait pour mériter un tel châtiment? À ce manque frustrant de réponses, on ne met aucune emphase sur l’enquête qui irait en ce sens. À l’opposé, Kyle veut bien des réponses, mais en se re-procurant de la tavi, au point où tout le second épisode tourne autour de cette obstination…disons que le divertissement en prend un coup.

Manifestement, la nouvelle venue de BBC Three n’est pas un « whodunnit » ni vraiment une science-fiction puisque les éléments « surnaturels » du scénario ne relèvent que d’hallucinations. Serait-ce alors un docu-fiction sur les autochtones et leurs traditions? Il y a un peu de cela en sous-texte notamment avec les tatous, la hiérarchie familiale stricte à l’exemple des Vaipiti, la religion incarnée par le prédicateur baptiste Calcott (Kirk Torrace) et une spiritualité « à l’ancienne » notamment lorsque le chef Matikutu (Rangimoana Taylor) tente de guider Kyle dans sa quête de vérité. Malheureusement, l’emphase n’est mise sur aucun de ces thèmes en particulier et on en vient presque à espérer le meurtre d’Aumea pour avoir enfin un peu de réponses!

BBC Three en ligne uniquement?

La proposition est plus qu’envisagée : victime des coupures du gouvernement conservateur infligé au service public, il ne manque plus que l’approbation du Trust de BBC pour que le changement s’effectue, probablement en 2016. Cette transition réduirait de moitié les coûts d’exploitation de la chaîne qui par ailleurs s’adresse à un public plus jeune, donc plus disposé à regarder du contenu en ligne. Pourtant, ce changement est-il viable? Il a moult fois été envisagé par plusieurs gouvernements (France 4 pour France Télévision, Télé-Québec au Québec, etc.) aux prises avec des problèmes budgétaires. Mais voilà que cette soi-disant recette miracle n’a jamais été appliquée jusqu’ici et BBC Three en sera véritablement le laboratoire. En se mutant sur la toile, la chaîne affrontera des géants comme Youtube ou Netflix et se privera d’une certaine partie de son auditoire traditionnel : non seulement les personnes plus âgées, mais aussi un bon 20% de la population n’ayant qu’un accès limité ou inexistant à internet; les plus pauvres au sein desquels trônent en majorité des minorités ethniques pour qui l’intégration passe en partie par la télévision. Suicide programmé ou précurseur des changements à venir? On semble oublier que la musique n’est pas morte avec la radio, que la télévision n’a pas tué non plus le cinéma et que l’enregistreur VHS n’a pas outre mesure affecté l’écoute en direct. Comme l’affirme Bruno Patino, directeur général délégué aux programmes, antennes et développement numériques de France Télévision:« Actuellement, il faut cumuler les usages, non faire le deuil d’un usage aux dépens d’un autre. »

Bien que la chaîne n’ait de budget que pour une fiction par année seulement, on lui doit tout de même quelques classiques comme Being Human (2009-2013), Torchwood (2006-2011) et In the Flesh (2013-2014). Ces fictions destinées à un auditoire plus jeune n’infantilisaient pas pour autant ses téléspectateurs (ce que l’on pourrait reprocher à The CW aux États-Unis par exemple) et ont même été auréolées de plusieurs prix en raison de leur originalité. On doute certes que Tatau marque à ce point les esprits; le génie créatif de la chaîne n’est plus à prouver, mais reste à savoir les prochaines fictions réussiront à s’imposer sur le « far-web ».

 

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