Wolf Hall (2015) : comment se jeter dans la gueule du loup

Wolf Hall est une nouvelle série de six épisodes diffusée depuis la mi-janvier sur les ondes de BBC Two en Angleterre et les Américains auront droit à sa diffusion dès le 5 avril sur PBS. Cette fiction historique débute à l’aube du XVIe siècle alors que le roi Henri VIII (Damian Lewis) et sa femme, Catherine d’Aragon (Johanne Whalley) n’ont toujours pas d’héritier mâle. Le monarque étant follement amoureux d’Anne Boleyn (Claire Foy), souhaite le divorce avec l’accord de Rome, mais le tout puissant cardinal Wolsey (Jonathan Pryce) échoue à cette mission et son étoile se met à pâlir. C’est du point de vue de son assistant, Thomas Cromwell (Mark Rylance), que l’on suit cette saga qui, on le sait, provoquera de profonds bouleversements en Angleterre et même dans toute l’Europe. Adaptation du roman historique éponyme de Hilary Mantel, Wolf Hall est probablement l’une des fresques historiques les plus abouties que l’on ait pu voir en télévision. En effet, la mise en scène nous plonge directement dans l’ère Tudor et la vie des gens au quotidien, tout en nous dressant un portrait nuancé d’un homme que personne n’a vu venir et qui a su s’attirer les faveurs d’un des rois les plus célèbres de l’histoire. Par contre, à vouloir détruire certains mythes par respect pour l’Histoire, c’est l’auditoire qui a plus ou moins accroché. Était-ce la bonne tactique?

 

La vie au temps des Tudors

Fils de forgeron, Cromwell est ce que l’on pourrait appeler un self-made-man, car ce sont bien ses talents d’avocat et ses connaissances pointues de la loi qui lui ont d’abord valu une place chez le cardinal Wolsey, lui-même d’origine modeste. Alors que l’homme d’église peine à obtenir du pape Léon X une annulation de son mariage avec la reine, sa disgrâce est inéluctable. Dans un premier temps, Cromwell fait tout ce qu’il peut pour plaider sa cause à la cour, mais en vain : ce qu’Henri veut, il doit l’avoir et le jeune avocat n’a pas encore d’influence alors que tous s’amusent à le traîner dans la fange en raison de ses simples origines. Cromwell ne rétorque pas, mais observe, en particulier l’entourage royal. Après une première rencontre houleuse avec Anne Boleyn, il réussit néanmoins à s’attirer ses faveurs et rapidement, Henri découvre en lui un véritable prodige qui ne se risque pas à lui dicter sa conduite, mais à lui laisser savoir ce qu’il est possible de faire pour que le divorce, puis le mariage se produisent. L’épisode no. 3 se termine alors qu’Anne est enfin couronnée et sur le point d’accoucher, mais ce n’est pas parce qu’il est bien en vue de la reine qu’il l’estime pour autant. En effet, celle qui est considérée par la plupart comme une ensorceleuse, a très mauvais caractère et ses sautes d’humeur touchent particulièrement ses dames d’honneur, y compris la jeune et effacée Jane Seymour (Kate Phillips) que Cromwell a tôt fait de remarquer…

Il est peu fréquent en histoire que l’on dédie un livre entier (et ici une série) à un personnage secondaire. Dans les manuels ou autres, ils ont droit à quelques paragraphes tout au plus et on s’intéresse surtout aux actions et gestes qu’ils ont posés qu’à leur vie personnelle. Raconter l’histoire de Cromwell est d’autant plus difficile qu’il est inévitablement écrasé par des personnages forts comme le roi où ses six femmes qui ont fait l’objet de moult fictions, films et même séries. Wolf Hall est inspirée d’un roman et non d’une biographie, ce qui ne veut pas dire que la personnalité du protagoniste a été montée de toutes pièces. Certes, il a remplacé Wolsey, mais qui nous dit qu’il n’était qu’un ambitieux sans scrupules? La série nous montre justement la compassion d’un homme promis à un brillant avenir, mais pas nécessairement prêt à trahir son maître au premier claquement de doigts. Ce sont justement ces nuances des personnages qui font la richesse de la série. Henri est autoritaire, mais aussi désespérément amoureux d’une femme ambitieuse. Quant à Wolsey, on a tendance à le prendre pour un usurpateur, parce qu’il s’est immensément enrichi aux dépens de la couronne, alors qu’en fait, il a régné pendant plusieurs années à la place d’un roi qui était bien content de lui confier ces rênes pour privilégier les plaisirs. Ici, on nous donne l’image d’un homme d’Église peu rancunier aux valeurs simples, bien loin de ce qui est habituellement véhiculé à son sujet.

 

Le même réalisme s’applique à la mise en scène. Les férus d’histoire seront d’abord satisfaits de constater que même à la cour, dans les années 1530, les nobles mangent avec leurs doigts. En raison des codes télévisuels (implicites), il est rare que l’on nous les montre à table sans une fourchette à la main, surtout si ce sont des dames qui mangent (The Tudors, Reign, etc.) alors que l’ustensile est entré dans l’usage courant en Europe quelques siècles plus tard. Réalisme, c’est aussi cette première rencontre entre Anne Boleyn et Cromwell alors qu’elle s’adresse à lui dans un français impeccable. C’est qu’elle a passé la majeure partie de son adolescence en tant que dame d’honneur de la reine Claude en France. La musique aussi, qu’elle soit intra ou extra diégétique, reflète les instruments de l’époque (rebec, luth, viole, flûte) et quant à l’éclairage, il ne s’agit que de la lumière du jour et… de chandelles. En effet, les caméras étant de très bonne qualité, la lueur des flammes était suffisante pour que les téléspectateurs ne manquent pas un détail. On ne peut cependant en dire autant des acteurs pour qui jouer dans une quasi-noirceur revêtait un véritable défi.

Quand l’authenticité ne paie pas

Après un premier épisode qui a rassemblé 3,9 millions de téléspectateurs en direct, le tiers avait déserté la série deux semaines plus tard et il n’en restait plus que 2,6. À titre de comparaison, la série Midsumer Murders d’ITV rassemblait un auditoire de 4,3 millions le même soir. En entrevue, le directeur des services télévision de BBC Danny Cohen tweetait ceci après avoir eu connaissance des premiers chiffres : « Remarkable audience figures for Wolf Hall last night. But the total numbers on this don’t matter either way. The quality is everything. » C’est tout simple, on a préféré privilégier avec Wolf Hall une sorte d’expérience sensorielle sur ce qu’était la vie au temps des Tudors. Certes, cela se traduit par un rythme passablement lent et un ton très didactique, car le quotidien des gens du XVIe siècle n’était pas des plus effrénés. Après tout, il a fallu attendre plus de 10 ans avant qu’Anne Bloeyn puisse enfin épouser son roi!

Aux États-Unis, en particulier chez les networks, les cotes d’écoute dictent la survie d’une série. Si l’une d’entre elles n’attire pas beaucoup de monde, il y a moins de recettes publicitaires et son annulation est presque certaine. Du coup, les fictions s’adressent à la fois au public qu’au « banquier », si bien que la prise de risques est minimale. Reste qu’à la longue, on produit systématiquement des genres bien codés, y compris dans l’historique, afin de créer une sorte de consensus auprès des téléspectateurs. Comme l’écrit Kathleen M Hall Jamieson[1] : « The human need for a frame of reference lures the mind to generic classification» et c’est justement ce que le réalisateur Peter Kosminsky n’offre pas à son auditoire. Certes, un air de luth pour créer une tension bien est moins efficace qu’un orchestre tout entier. On préfère entendre des protagonistes étrangers parler en anglais avec un accent ou encore rendre la vie de cour du XVIe siècle beaucoup plus excitante et sanitaire qu’elle devait l’être en réalité. C’est justement là l’attrait de Wolf Hall qui malgré une certaine lenteur, bouscule les codes, nous déstabilise et en même temps, nous offre un portrait plus pointu de l’histoire.

Dans un monde sériel dominé à grande majorité par l’offre et la demande, seules quelques chaînes comme HBO avec des séries comme True Detective, The Comeback ou Looking osent véritablement et nous offrent une expérience télévisuelle unique. Netflix a beau ne pas dépendre des cotes d’écoute, reste qu’elle fait maintenant face à un auditoire mondial et qu’à vouloir plaire à tout un chacun, nous avons droit à des séries sans saveur comme Marco Polo. BBC, grâce à sa redevance audiovisuelle élevée peut encore se permettre de nous offrir des programmes de qualité, mais avec la révolution qui secoue en ce moment le domaine de l’audiovisuel, espérons que cette forteresse du bon goût n’est pas appelée à disparaître.

[1] The Southern Speech Communication Journal, 1986, no. 51, p. 295

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