Selfie / Manhattan love story (2014): chercher à être de son temps

Selfie et Manhattan love story sont les deux nouvelles comédies occupant les cases de 20 h et 20 h 30 les mardis sur les ondes d’ABC aux États-Unis depuis la fin septembre. Dans la première, on fait la connaissance avec Eliza Dooley (Karen Gillan), une jeune femme dans la vingtaine d’un égocentrisme sans bornes et très populaire sur les médias sociaux. Mais le revers est qu’elle est extrêmement seule dans la vie réelle si bien qu’elle demande à un collègue de travail qui est son opposé, Henry (John Cho), de lui réapprendre à rejoindre le monde des vivants. Dans l’autre série, l’action démarre avec l’arrivée de Dana (Analeigh Tipton) à New York et qui vient tout juste d’aménager chez son amie Amy (Jade Catta-Preta). Cette dernière à tôt fait de lui organiser un blind date avec son beau-frère Peter (Jake McDorman), lui aussi célibataire. Le rendez-vous ne donne pas les résultats espérés : elle est fleur bleue, il est macho. Qu’importe, ils se désirent, mais (prédiction) ne s’en rendront pas compte avant la fin de la saison. Ces deux nouveautés ont le défaut principal de ne pas s’adresser à un public moderne : Selfie exagère l’influence des réseaux sociaux pour provoquer le rire alors que dans Manhattan Love story, on croirait regarder un film de Drew Barrymore des années 90.

Selfie : escamoter le constat

Lors d’un voyage en avion, Eliza se rend compte que l’homme qu’elle fréquente depuis un certain temps est marié. Ayant l’estomac fragile, cette nouvelle la fait vomir et les sacs contenant ce liquide percent sur sa robe dernier cri. Résultat : tout le monde dans l’avion la prend en photo et elle devient la risée du monde entier. C’est après cet incident qu’elle se rend compte que personne n’est là pour la consoler et qui la pousse à avoir recours aux services de Henry. Celui-ci est son opposé. Nulle part en ligne sauf sur LinkedIn, il est courtois et bien élevé, mais très seul lui aussi. Passé cette introduction qui dure tout le pilote, les deux apprennent à travailler sur leurs relations amoureuses dans le second épisode, alors que dans le troisième, ils priorisent l’amitié.

À la base, Selfie se veut librement inspirée du film oscarisé My fair lady (1964), mais déjà à la base, la comparaison est boiteuse. Rob Owen dans son article abonde en ce sens: « Eliza is a far cry from Eliza Doolittle of “My Fair Lady,” who was constrained by class, not her own poor choices. » En fait, on tente de nous faire gober que la Eliza d’ABC est devenue ce qu’elle est parce qu’elle était peu populaire au lycée. Elle se serait tellement enfermée dans son monde qu’Henry doit lui enseigner à dire « comment allez-vous? » lorsqu’elle rencontre des gens… Évidemment, elle n’utilise que des expressions condensées à la twitter comme « whatevs », « forevs » ou « tots », autant énervantes que carricaturales. À trop en faire, on dénature le message si bien que l’on doute que les jeunes à qui est adressée cette fiction se sentent interpellés.

Autre défaut, on se serait attendu à ce que la série se concentre sur le personnage féminin et sa dépendance pour les réseaux sociaux, mais voilà qu’Henry, en n’y ayant pas recours est aussi seul qu’elle. C’est dire que l’on « condamne » donc son mode de vie aussi. Dès lors, les histoires se concentrent de façon trop égale sur les deux êtres, si bien qu’on n’est plus vraiment dans la critique de la technologie envahissante. Lorsqu’ils se rencontrent, Henry y va de cette superbe diatribe à sa congénère : « You are addicted to the instant gratification of unearned adulation from a group of perfect strangers you insist on referring to as your friends! », mais malheureusement, on ne mise pas assez sur ce filon.

Manhattan love story : tout simplement dépassé

Qu’est-ce que cette romcom (comédie romantique) a de spécial? On entend ce que les deux personnages pensent…sans arrêt. Et bien qu’ils ne se disent pas tout ce qu’ils ont en tête, il est évident qu’au départ, ils ne voient pas les relations de la même façon. Leur premier rencard est catastrophique : Dana a eu une première journée exécrable au travail et se met à pleurer lors du dîner alors que Peter ne pense qu’à sa poitrine. Qu’à cela ne tienne, ils renouvellent l’expérience et un coup de foudre n’est pas loin, sauf que dans l’épisode suivant, Peter continue d’accumuler les rendez-vous avec d’autres et Dana, pour ne pas perdre la face, affirme qu’elle est d’accord avec le principe. Mais elle ne l’est pas, joue carte sur table et ils se réconcilient. Au troisième épisode, Amy tente d’éloigner Dana d’une soirée qu’elle donne parce que Peter y est invité… et il a déjà un autre rencard! Pour lui rendre la monnaie de sa pièce, elle invite un collègue, Tucker (Nico Evers-Swindell), britannique et gai (mais elle ne le sait pas).

Déjà au printemps dernier alors qu’ABC présentait aux médias cette nouveauté, on pouvait pressentir un éventuel flop. C’est autrement plus frustrant quand on sait que la chaîne a annulé l’an dernier la charmante série Trophy wife qui se trouvait dans cette case horaire. Ici, après seulement trois épisodes, il y a déjà redondance dans les scénarios et ce genre d’histoire est plus que dépassé. Récemment, Slate consacrait un article spécial sur la fin des romcom traditionnelles, visiblement dépassées : « Scripts périmés, films complètement genrés (comprendre: destinés à un public féminin)… la romcom a très mal négocié le virage des années 2010. Le public n’est pas devenu davantage cynique que plus exigeant: les mœurs ont changé, racontez-nous des histoires auxquelles on peut croire (…) ».

En effet, l’aspect qui dérange le plus dans la fiction est la façon très désuète dont on dépeint les genres. Au premier plan du pilote, Peter et Dana déambulent (séparément) dans les rues de New York et on les entend penser. Lui reluque les filles et se demande avec lesquelles il coucherait alors qu’elle n’a d’yeux que pour les sacs à main des autres passantes. Et ô surprise, elle veut du romantisme et lui veut du court terme. On y va aussi de blagues faciles, d’un autre âge et pas du tout drôles comme lorsqu’ils visitent la statue de la Liberté. Peter verse quelques larmes et Dana de penser : « Great, just when I start to like him, turns out he’s gay ». Et encore sur ce filon supposément drôle dans l’épisode 3, Peter et son frère spéculent sur l’ambiguïté sexuelle de Tucker « He’s gay », « no he’s British » « I know right? I can’t tell the difference either ». Blague mainte fois entendue. Dans les deux cas, parce qu’un homme montre ses sentiments où est un brin plus sophistiqué, c’est qu’il doit être gai. Allô? 2014…

Avec un auditoire sans cesse déclinant : 4,70 millions pour le pilote, 3,03, 2,87 et 2,62 pour les épisodes respectifs, on compte littéralement les jours avant qu’ABC n’annonce l’annulation de Manhattan love story. Peut-être que si elle évitait les blagues sexistes ou homophobes, elle s’en tirerait mieux. De son côté, Selfie s’est stabilisée en quatre semaines avec une moyenne de 3,5 millions. La comédie n’est pas totalement mauvaise : elle est seulement en deçà des attentes alors qu’elle s‘attaquait à une problématique bien de son temps. Elle s’est tout simplement trompée de chemin en cours de route.

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