The normal heart (2014) : des larmes au service de la mémoire collective

The normal heart est un téléfilm qui a été diffusé sur les ondes de HBO le 24 mai aux États-Unis. Adapté de la pièce éponyme (1985) de Larry Kramer, l’action se déroule à New York en 1981 alors que le SIDA commence à faire ses ravages au sein de la communauté gaie. À cette époque, personne ne sait exactement de quoi il s’agit ni comment on peut être infecté, mais la situation est assez alarmante pour que l’activiste Ned Weeks (Mark Ruffalo) décide de fonder le Gay Men’s Health Crisis. Mais le groupe essuie des échecs à l’égard de la communauté gaie et l’indifférence de la caste politique est à l’image du nombre de morts qui ne cesse d’augmenter. Adaptation de Ryan Murphy (Glee, American horror history), The normal heart est touchante à l’extrême, trouvant le juste équilibre quant à l’impact qu’a cette maladie à la fois dans la sphère publique et privée. À voir…avec ses mouchoirs.

Gestion de crise

The normal heart commence sous le soleil de Fire Island alors qu’une fête d’anniversaire est organisée pour Craig (Jonathan Groff). Les gais flirtent entre eux dans l’insouciance la plus complète. On est en 1981 et la réalité les rattrape d’un coup de fouet alors que le fêté est pris de malaises. Il meurt quelques semaines plus tard. Si la plupart des hommes présents à l’événement tendent à conclure à une malchance, Ned est davantage septique et décide d’aller se faire examiner dans une clinique où il fait la rencontre du Dr Emma Brookner (Julia Roberts) qui suit depuis le début l’évolution de la propagation du SIDA. Comme personne ne sait de quoi il en retourne exactement, Ned essaie tant bien que mal de sensibiliser la population, mais son ton est trop provocateur et sa conception des mesures à prendre sont trop tranchés, si bien que le groupe avec lequel il travaille décide de l’évincer et de nommer Bruce Niles (Taylor Kitsch) porte-parole officiel. Seulement, ce banquier n’est pas sorti du placard et ses interventions discrètes n’aident en rien la cause. Lors d’une visite au  New York Times, Ned rencontre le journaliste Felix Turner (Matt Boomer) de qui il tombe amoureux. Ce bonheur se révèle de courte durée : Felix est atteint du SIDA et durant tout le film, le téléspectateur assiste à sa lente déchéance que même l’amour inconditionnel de Ned et la médecine ne parviennent à freiner. Au cours des années qui suivent (de 81 à 84), les activistes succombent un à un de la maladie tandis que le gouvernement américain reste de silencieux devant « l’épidémie gaie ». Génocide calculé ou impuissance de la médecine?

Stonewall à la tombe

Moins de 15 ans plus tôt, la police effectuait un raid au Stonewall Inn, bar gai de New York. Les arrestations qui s’en suivent provoquent une série de manifestations spontanées dans la grosse pomme, puis un peu partout aux États-Unis afin de dénoncer la discrimination basée sur l’orientation sexuelle. Pour une des premières fois dans le monde, les homosexuels se rassemblent au grand jour pour faire valoir leur droit. Les années 70 marquées par la révolution sexuelle favorisent l’ouverture d’esprit et déstigmatise considérablement la communauté gaie. Seulement, l’épidémie du SIDA qui survient au tournant des années 80 vient tout remettre en question. Une partie plus conservatrice (ou religieuse) de la population considère en son for intérieur que les homosexuels sont punis pour leur mode de vie alors qu’une autre partie de la population (hétérosexuelle), tout en déplorant le phénomène, ne se sent pas interpellée, ce qui reflète une discrimination plus « passive » incarnée dans le film par Ben (Alfred Molina), le frère de Ned. Ce réputé avocat refuse tout simplement de se servir de ses contacts pour faire avancer la cause que défend le benjamin, qu’il affectionne pourtant.

Mais une des forces de The normal heart est d’exploiter ces contradictions aussi du point de vue de la communauté gaie. Comme l’écrit Matt Zoller Seitz dans sa critique :«  At times the movie seems to be even angrier at closeted ’80s gay men with political or financial power than at similarly privileged but inactive straight liberals, or at Reagan and his evangelical Christian-pandering minions ». En effet, on constate amèrement que plusieurs gais préfèrent se taire et voir leur proches mourir en silence que de s’exposer au grand jour pour demander une action de l’État. À un moment, Felix y va de cette réflexion lucide en parlant des homosexuels : « men don’t naturally don’t love, they learn not to ».  Ayant grandis en sachant qu’ils étaient « hors normes », c’est d’abord eux-mêmes qu’ils ont commencé à détester. À la vie adulte, ce sont les aventures d’un soir sans sentiments encore une fois parce qu’ils sont exclus de facto du modèle primé par la société (mariage, famille, enfants). Ce mal de vivre atteint son paroxysme alors que Mickey (Joe Mantello), un des membres du Gay Men’s Health Crisis en vient aussi à penser que de « là-haut », on punit son mode de vie.

Choquantes et longes agonies

À l’inverse de l’oscarisé Harvey Milk (2008) qui joue presque entièrement dans l’arène politique, The normal heart nous tire les larmes dès qu’on touche à la sphère privée des protagonistes. Ce n’est pas seulement qu’ils meurent, mais la façon dont ils quittent ce monde qui bouleverse. L’infection fait naître sur leurs peux des taches brunes qui rendent visible leur maladie. Puisqu’on ne sait comment s’effectue la transmission, certains membres du personnel hospitalier refusent carrément de soigner ces patients. L’un des pires moments du film est lorsqu’Albert (Finn Wittrock), le petit ami de Bruce, prend l’avion pour une dernière fois pour retrouver sa mère avant de trépasser. Il décède à son arrivée à l’aéroport de Phoenix, mais personne ne veut toucher au corps. C’est donc Bruce qui doit l’emballer à l’aide de plusieurs sacs poubelle et transporter le cadavre dans la banquette de l’automobile… aux côtés d’une mère désemparée. Mais c’est la longue agonie de Felix qui qui est la plus douloureuse à regarder. Au fil des scènes, on assiste à son déclin physique (Matt Boomer est d’ailleurs squelettique vers la fin) et tous les soins prodigués par Ned : à la vie, à la mort. L’insouciance tourne au cauchemar, et comme le mentionne Tommy (Jim Parsons), un ami de Ned et Felix : « the memorials; that’s our social life now ».

The normal heart a attiré 1,4 million de téléspectateurs lors de sa première, ce qui est un bon départ, alors qu’à ce moment on ne connait pas encore l’audience en VSD. Sitôt diffusé, le film a récolté quatre nominations aux Critic’s Choice Television Awards qui sera diffusé le 19 juin sur CW (meilleur film / minisérie, meilleur acteur (Mark Ruffalo), meilleure actrice de soutient (Julia Roberts). Avec un casting aussi  impressionnant et une histoire si poignante, le film aurait facilement pu être projeté en salles. Là est tout le paradoxe. Depuis ses débuts, le SIDA a fait plus de 36 millions de morts dans le monde. Ce film aurait sa place dans la mémoire collective américaine (et mondiale) au même titres que d’autres portant sur l’Holocauste, par exemple. Mais comment se fait-il qu’avant la sortie DVD, il ne soit disponible que sur une chaîne câblée dispendieuse et non sur des chaînes comme NBC, FOX, ABC, etc., privant ainsi un grand public d’une page importante de l’histoire? C’est un sujet sensible qui pourrait offusquer la majorité diraient certains… et on est en 2014.

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