Crimson field (2014) : les tranchées féminines

The Crimson Field est une nouvelle série de 6 épisodes signée Sarah Phelps et diffusée sur les ondes de BBC One depuis le début du mois d’avril. Nous sommes en 1915 à Boulogne en France au moment où trois infirmières, Kitty (Oona Chaplin), Rosalie (Maianne Oldham), Flora (Alice St. Clair) et une sœur, Joan (Surrane Jones), viennent s’installer dans un camp militaire érigé pour prendre soin des soldats blessés pendant la Première Guerre mondiale. En plus de soigner jour et nuit des patients, elles doivent aussi composer avec le reste de l’équipe médicale qui n’est pas toujours des plus agréables. On le sait, cette année la BBC a décidé de célébrer le triste centenaire du premier conflit mondial à travers une multitude de plateformes audio-vidéo. Après nous avoir montré l’événement du point de vue des chancelleries d’Europe dans l’excellente 37 days, la chaîne récidive ici en nous dépeignant le côté médical du conflit et vécu par l’entremise des femmes. Bien qu’on ait un sentiment de déjà vu, The Crimson Field est une série touchante qui se penche sur les relations entre des êtres qui n’auraient jamais dû se côtoyer, n’eût été ces circonstances exceptionnelles.

L’histoire au service de l’individu

Alors qu’à la veille de 1914 tous les pays d’Europe avaient prédit une guerre courte, un an plus tard, les armées combattent toujours à forces égales et le camp médical est plus bondé que jamais. Et dans The Crimson Field, au lieu de nous montrer les combats, c’est-à-dire l’action caractéristique de cette période, on nous montre plutôt les conséquences: les blessés. À travers chacun d’eux et leur entourage, on est à même de ressentir l’ampleur du conflit. C’est le compréhensif et dévoué lieutenant-colonel Roland Brett (Kevin Doyle) qui est chargé de les soigner. Il est secondé par la sœur infirmière en chef Grace Carter (Hermione Norris), appelée de tous Matron, et le chirurgien écossais Thomas Gillan (Richard Rankin). Ce trio fait face aux pires horreurs. Le premier patient est un colonel qui a dû être amputé des deux jambes. S’il parvient malgré tout à garder le moral et qu’il est toujours vénéré par les soldats sous ses ordres, il n’en va pas de même de sa femme qui ne peut retenir ses larmes à son arrivée au camp. Tout au long de l’épisode, on s’attarde aux deux êtres qui séparément, doivent faire leur deuil de leur vie d’antan. Un autre patient a la main complètement brûlée et il ne lui reste plus de doigts. Le malheureux est accusé par les autorités de s’être lui-même infligé cette blessure pour ne plus avoir à retourner au front. Si cela s’avère être le cas, il peut être fusillé sur-le-champ.

Au-delà des blessures physiques, The Crimson Field se penche également sur les séquelles psychologiques de la guerre. Un jeune garçon est atteint de mutisme et ne reconnaît même pas son père qui vient le visiter. Autant dire qu’il est mort. Un autre est carrément fou : il divague, entend des bruits et est persuadé qu’il y a des Allemands partout. N’eût été Kitty qui feint d’entrer dans son monde pour l’apaiser, il y aurait longtemps que tout espoir de rémission aurait disparu. Le cas le plus troublant est celui d’un autre jeune homme qui semble en parfaite santé. Formé pour agir en automate et simplement tirer sur l’ennemi, on sent qu’il est prêt à craquer à tous instants. Afin de l’apaiser, le docteur Brett le met dans une pièce à part et lui fait écouter de la musique, dont l’air poignant de l’opéra Madame Butterfly lui tire toutes les larmes de son corps. Lorsqu’un colonel de l’extérieur l’examine, il prend ce désarroi pour de la pure faiblesse et l’oblige à retourner au front.

Tous ces cas isolés, en les rassemblant, nous donnent une idée d’un monde désormais chaotique auquel personne n’échappe. En ce sens, très peu de fois on mentionne l’ennemi germanique, ce qui fait que la série aurait aussi bien pu se dérouler en Allemagne et on aurait eu le même genre de traitement scénaristique. Comme l’écrit dans son blogue Pierre Sérisier : « Le parti pris est celui de la diffusion de l’horreur qui ne se cantonne pas à la seule zone des combats mais qui gagne de proche en proche toutes les strates de la population pour aboutir à un traumatisme universel. » Et on n’omet surtout pas de nous montrer celles qui sont aux premières loges du drame: les infirmières.

Des âmes dévouées

On dirait que toutes les séries dans lesquelles participe Oona Chaplin (Dates, Game of thrones, etc.) sont garantes de succès et The Crimson Field fait partie de celles-là. Son personnage, Kitty, est une femme rebelle, voire insolente par moments, mais totalement dévouée envers les patients. Au fil des épisodes, on apprend qu’elle a un fils sous la garde de sa mère, laquelle ne veut plus lui adresser la parole. Pour ce qui est de Flora, on se demande au début ce qu’elle est venue faire dans un camp hospitalier vu son comportement enfantin et un peu trop jovial. Mais derrière cette naïveté se cache un grand courage puisqu’elle s’exécute, peu importe les tâches qui lui sont assignées et sa bonne humeur s’avère contagieuse. Sœur Joan est de la même trempe, mais on se demande pourquoi elle est entrée dans les ordres puisqu’elle garde autour de son cou une bague de fiançailles. Ce n’est que plus tard qu’on apprend que l’homme qu’elle aime est un Allemand et qu’elle est depuis longtemps sans nouvelles de lui. À l’inverse de ces deux femmes, Rosalie affirme être capable de tout faire, mais est vite dépassée par les événements et on doute qu’elle puisse supporter encore longtemps ce travail épuisant.

De prime abord, on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement entre The Crimson Field et Call the midwife (S.O.S. sages-femmes) de Heidi Thomas, toutes deux produites par BBC. Cette dernière fait le plein d’auditeurs chaque semaine, atteignant même des records, alors il n’est pas surprenant qu’on se soit inspiré de cette recette gagnante pour une nouvelle production. Dans les deux cas, on revisite le passé, plus particulièrement celui des femmes pour qui se tourner vers la médecine était une des seules avenues leur garantissant une certaine indépendance. La série de Thomas se veut en quelque sorte une critique sociale d’un quartier de Londres qui renferme une pauvreté que l’on peine à imaginer pour les années 60 alors que celle de Phelps met en scène les conséquences d’une boucherie à laquelle ont pris part la majorité des pays d’Europe. Certes, il y a redondance entre les deux productions et on aurait aimé que Crimson sorte un peu des sentiers battus. Cependant, on ne peut lui reprocher la qualité de son l’écriture et la profondeur de ses personnages. Plusieurs zones d’ombre planent encore sur les infirmières et elles nous sont assez sympathiques pour que l’on ait envie de suivre leurs péripéties jusqu’à la fin. Répétition ou pas, ces deux séries ont le mérite de rendre hommage à des femmes exceptionnelles qui se sont dévouées corps et âme pour la vie des autres.

Infirmières au temps de la Première Guerre mondiale

Dès le premier épisode, The Crimson Field a attiré 7,8 millions d’auditeurs. Bien que ce chiffre ait diminué à environ 7 pour le second, il est tout de même réconfortant que tant de gens manifestent leur intérêt pour une série visant à souligner le centenaire d’une guerre dont on peut encore tirer plusieurs leçons. Parmi les prochains rendez-vous : The Passing Bells, une série de 5 épisodes écrits par Tony Jordan qui suit la vie de deux citoyens anglais bien ordinaires qui sous la propagande de leur gouvernement, décident de s’enrôler, croyant que le conflit sera de courte durée. Une date de diffusion n’est pas déterminée pour le moment.

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