Quai d’Orsay (2013): la maison qui rend fou

Quai d’Orsay est le nouveau film du réalisateur Bertrand Tavernier qui a été présenté en avant-première le 5 mars au cinéma Excentris et sera dans plusieurs salles dès le 14. L’histoire commence alors qu’Arthur Vlaminck (Raphaël Personnaz), un jeune diplômé de L’École Nationale d’Administration, est embauché au cabinet du ministre des Affaires étrangères Alexandre Taillard de Worms (Thierry L’Hermitte) pour écrire ses discours. D’abord très enthousiaste d’occuper un emploi aussi prestigieux, le jeune homme déchante rapidement à force de travailler avec des collègues à la fois blasés et hypocrites. Pire encore est sa collaboration avec le ministre, imbu de lui-même, qui parle beaucoup et agit très peu. Adaptation de la célèbre bande dessinée éponyme d’Antonin Beaudry et de Christophe Blain, elle-même inspirée de Dominique de Villepin alors qu’il occupait ces mêmes tâches entre 2002 et 2004, Quai d’Orsay est un vaudeville qui n’a rien pour nous réconcilier avec la politique. Si on suit avec incrédulité ces personnages aussi importants dans la hiérarchie que superficiels, le film est redondant à la longue et aurait pu être écourté d’une bonne demi-heure.

Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage

Cette expression bien connue caractérise à la perfection ce dans quoi s’embarque Arthur alors qu’il se met à travailler au palais Bourbon. On est en 2003 et le ministre doit dans quelques semaines prononcer un discours au Conseil de sécurité des Nations unies concernant l’imminente guerre en Irak voulue par le président américain George W. Bush. Le nouvel employé a beau écrire des pages très pertinentes sur le sujet, Taillard de Worms, dont les yeux effleurent à peine ses textes, lui demande de recommencer sans arrêt. Le ministre est ce qu’on pourrait appeler un brasseur de nuages et il donne l’impression de ne vivre que pour les écrits du philosophe grec Héraclite dont il ne cesse de citer les passages. Narcissique, il ne peut rester en place et a toujours besoin d’un auditoire qui s’abreuve de ses paroles. Avec lui, les conversations se font à sens unique et alors qu’il exige constamment l’impossible, on est surpris qu’il accorde tout au long du film sa confiance envers Arthur. Ce dernier n’est pas au bout de ses peines puisqu’il doit aussi composer avec des collègues hauts en couleur. Il y a d’abord l’hypocrite ministre Valérie Dumontheil (Julie Gayet), la conseillère Afrique qui au départ fait semblant d’aimer ses textes pour ensuite les désavouer en plein conseil ministériel. Le conseiller Amérique Guillaume Van Effentem (Thierry Frémont) passe son temps à boire et à réciter des poèmes grivois alors que le conseiller Europe Sylvain Marquet (Thomas Chabrol) manifeste l’indifférence la plus totale dans tous les dossiers dont il a la charge. Seul Claude Maupas (Niels Arestrup), le directeur du cabinet, fait preuve d’efficacité, mais pour cela, il doit feindre d’être d’accord avec son patron, pour ensuite procéder tout autrement et arriver à des résultats concrets.

Regarder Quai d’Orsay, c’est inévitablement revoir en plus long l’épreuve de la maison qui rend fou dans Les douze travaux d’Astérix (1976). Dans le célèbre dessin animé, les Gaulois ont pour seule mission de se procurer un formulaire, mais c’est sans compter une bureaucratie qui rend tout compliqué pour rien; belle métaphore des temps modernes. Dans le film, tout le travail des gens du palais est toujours à refaire sous l’égide d’un homme (Taillard de Worms) qui croit savoir ce qu’il veut alors que c’est tout le contraire. Lorsqu’il rencontre Arthur pour la première fois, il lui dit : « Je vous confie ce qu’il y a de plus important : le langage ». Tout un mandat! Les politiciens, surtout depuis ces dernières années, font l’objet de sarcasme de la part des électeurs en partie pour leurs phrases creuses qui ne veulent rien dire et dans le film, elles pullulent de la bouche du ministre : « la colonne vertébrale de l’action c’est l’urgence », « l’Europe, ça doit être une vision et des symboles » ou encore « l’homme stupide, devant tout discours, demeure frappé d’effroi ». Arthur est le premier téléspectateur de cette manière de faire malheureusement normalisée et on est surpris qu’à la longue, il ne soit pas atteint de la mégalomanie qui émane de ses collègues. Quai d’Orsay, tout comme la bande dessinée qui la précède, se veut une satire du monde politique, mais jusqu’à quel point le film est efficace?

Mise en scène au service du ridicule

Le palais Bourbon où les scènes du film sont tournées sied comme un gant aux protagonistes. Construit entre 1722 et 1728 sur les terres de la duchesse de Bourbon, cette demeure princière se devait d’éblouir ses contemporains et était considéré comme étant « le plus grand ornement de la ville après les maisons royales[1] ». C’est justement par la richesse de ces « ornements » que l’on jugeait de la puissance d’un pays. Dans Quai d’Orsay, la magnificence des lieux enorgueillit ceux qui y travaillent, mais ce n’est pas parce que le contenant en impose qu’il y a nécessairement du contenu. Le réalisateur y va de montages parallèles qui viennent accentuer cette impression. La petite amie d’Arthur, Marina (Anaïs Demoustier), enseigne à de jeunes enfants. Lors de deux scènes où ils se parlent au téléphone, on alterne des plans de celle-ci entourée d’enfants indisciplinés qui jouent dans la cour d’école à ceux des ministres et conseillers qui s’invectivent pour un oui ou pour un non. De plus, le jeu exagéré des acteurs, qui est voulu, se rapproche davantage de l’esprit de la bédé dont le film s’inspire, notamment lors des nombreux plans de Taillard de Worms qui passe en coup de vent d’une pièce à l’autre, faisant ainsi virevolter les documents diplomatiques que les secrétaires doivent encore et toujours remettre en ordre. La répétition de cette scène, tout comme celles contenant les longues diatribes du ministre, nous plonge en plein vaudeville qui d’abord nous divertit, mais qui mine le film à la longue; comme l’écrit Thomas Périllon dans Le nouvel observateur :« L’humour d’exaspération est un art risqué. Au début, on s’amuse, on rit. Sur la longueur, on n’en peut plus. »

Le 14 février 2003, Dominique de Villepin a prononcé un discours contre la guerre en Irak qui a provoqué un tonnerre d’applaudissements parmi l’assemblée au Conseil de sécurité des Nations unies. C’est l’aboutissement même de ce discours qui sert de trame narrative dans la satire qu’est Quai d’Orsay. On devrait donc en conclure que le public qui y est allé d’une ovation est aussi superficiel que le ministre. Or, les propos de Bertrand Tavernier  en entrevue à l’émission radio Culture Club de Radio-Canada ont de quoi nous laisser songeur. En revenant sur ces événements, celui-ci compare le personnage haut en couleur qu’est de Villepin au distingué premier ministre britannique de l’époque Tony Blair. Le premier n’a pas cédé à la pression américaine d’aller faire la guerre en Irak alors que le second si. Comme quoi la perception de certains personnages politiques et la réalité n’ont souvent rien à voir…

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