True detective (2014) : Bienvenue en enfer

True detective est la nouvelle série de huit épisodes diffusée sur les ondes de HBO aux États-Unis depuis janvier. L’action nous transporte en Louisiane en 1995 alors que les détectives Rust Cohle (Matthew McConaughey) et Martin Hart (Woody Harrelson) doivent enquêter sur le meurtre de Dora Kelly Lange, une jeune prostituée. Il s’agit vraisemblablement de l’œuvre d’un tueur en séries puisque 17 ans plus tard, de nouveaux policiers interrogent ces détectives sur la façon dont ils ont mené l’affaire, de même que sur leur parcours professionnel et personnel. True détective, l’une des séries les plus attendues de l’année, ne laissera personne indifférent, tant pour son type de narration que pour son style visuel. Le rythme extrêmement lent est en grande partie responsable de la fascination qu’on éprouve en regardant la série, parce que derrière le calme olympien des protagonistes jumelé à celui de la nature, émane  un monde terrifiant où la misère humaine semble avoir atteint son paroxysme.

Un nouveau courant?

Alors que le genre policier ne semble jamais à bout de souffle côté intérêt des téléspectateurs, certaines séries comme True detective sortent du lot et prennent un chemin inverse de la forme traditionnelle. On amorce des séries comme Played (CTV), Crossing Lines (CBS) ou King & Maxwell (TNT) avec un meurtre ou un délit, puis vient l’interrogatoire des suspects pour finalement mener à une arrestation. Dans tous ces cas, c’est le whodunnit (qui l’a fait)  qui prime sur tout le reste. Dans des séries comme Top of the lake (Sundance Channel), Broadchurch (ITV), The Fall (BBC Two) et la nouveauté de HBO, on s’intéresse davantage à la psyché des meurtriers et des enquêteurs en plus des effets collatéraux qu’engendrent les meurtres, notamment auprès des familles des victimes. Fait intéressant, dans ces séries on accorde beaucoup d’importance à l’environnement physique dans lequel le crime a été commis; qu’il s’agisse de Toplake, Nouvelle-Zélande dans la première, Broadchurch en Angleterre pour la seconde, ou Belfast pour la troisième. Ces lieux, dépendamment des prises de vues soigneusement choisies par le réalisateur, indiquent un ton, une ambiance et parfois même projettent l’émotion ressentie par le protagoniste.

En ce sens, True Detective rejoint cette forme narrative et dans le scénario, on s’intéresse davantage aux personnages principaux au point où la quête du meurtrier devient secondaire.  C’est que dès les premiers instants du pilote, Martin et Rust sont interrogés séparément au sujet d’un meurtre qui vient d’être perpétré et qui ressemblerait fort à celui dont ils se sont occupés auparavant. Autant on est étonné par l’état de décrépitude de Rust comparé aux scènes du passé, autant on trouve suspecte l’attitude un peu trop décontractée de Martin. C’est qu’en fait, de l’interrogatoire (relevant plus de la fiction que de la réalité), on en apprend davantage sur la façon dont les protagonistes ont dû gérer professionnellement et émotionnellement le meurtre sordide que sur les indices trouvés ou témoins consultés. Dès lors, on se retrouve dans une mise en abyme : ce sont Martin et Rust qui nous racontent l’histoire du drame, voire même, de leur drame, avec bien entendu une grande part de subjectivité.

Des effets collatéraux

Rust et sa femme ont divorcé à la suite de la mort de leur fillette dans un accident de voiture et depuis, il s’est installé dans la ville de Louisiane et y vit comme un ermite. Lorsqu’il dit des phrases telles que : « I don’t sleep, I just dream » ou « As for my daughter, she spared me the sin of being a father »,  on comprend qu’il ne se fait aucune illusion sur l’existence humaine.  Cette tragédie l’a fortement ébranlé et le meurtre de Lange vient accentuer ce désespoir. Pour s’évader, il consomme de la drogue et surtout de l’alcool et lorsqu’on le voit 17 ans plus tard, la métamorphose est stupéfiante : c’est un squelette qui se trouve devant nous et qui alterne cigarettes aux gorgées de bière et de whisky.

Si lors des interrogatoires, Rust fait preuve d’une honnêteté désarmante, il en va autrement pour Martin. Celui-ci est marié, a deux fillettes et jouit d’une solide réputation au sein de la police. Lorsqu’on le voit en 1995, il répète plusieurs fois à qui veut l’entendre que son collègue n’est pas normal et il s’étonne qu’il ne fasse aucun effort pour entrer dans le rang. Pourtant, ce beau parleur va aussi souvent que possible retrouver sa maîtresse Lisa (Alexandra Daddario) et à plusieurs reprises en interrogatoire, ses dires contredisent ce qu’on nous montre à l’écran durant les flashbacks. Au lendemain d’une nuit avec Lisa, Rust découvre aussitôt l’odeur du parfum de celle-ci et lorsqu’il y fait allusion, Martin entre dans une colère noire. Le fait qu’il prêche la normalité alors qu’il ne la respecte pas le rend bien plus suspect que son acolyte désaxé. Dès lors, en plus de savoir pourquoi les deux hommes ne se parlent plus, l’intérêt de True detective est de connaître les raisons de la déchéance mentale et physique de Rust,  mais aussi d’en découvrir davantage sur les zones d’ombre qui caractérisent la personnalité de Martin.

Un monde dépravé

Après Rust et Cohle, c’est cette petite ville rurale de la Louisiane qui vient jouer un rôle prépondérant dans True Detective. En entrevue, le créateur et scénariste, Nic Pizzolatto (qui est d’ailleurs originaire de cet État), a confirmé l’importance accordée aux paysages dans la série et résume leur fonction en ces termes : « Very detailed, prosaic descriptions of setting were a large part of the script: taking these opportunities to witness the contradictions of place and people, to feel a sense of a corrupted, degrading Eden. »

La scène du meurtre est à l’image de ce témoignage. Dora n’a pas seulement été assassinée; on a fait de son cadavre une œuvre d’art. À moitié humaine, à moitié animale, on constate le peu d’estime du tueur à l’égard de sa victime. En l’attachant à un arbre dans la position de la prière, et ce, à la vue de tous, c’est comme s’il voulait expier les péchés de cette prostituée et mettre en garde les habitants contre la dégradation de l’être humain. Dans un autre épisode, Rust et Martin se retrouvent dans une église à moitié détruite et découvrent sur un de ses murs un croquis du crime, alors que sur l’autre, il est écrit : « Jesus, moved with compassion, put forth his hand, and touched him, and saith unto him, I will ; be thou clean ». Cette scène vient accentuer le côté « décadent » de cette microsociété et la ferveur religieuse qui motive le tueur. Enfin, la beauté immuable des paysages finit d’achever ce contraste entre le céleste et le démoniaque qui caractérise la ville et les personnages.

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En additionnant la diffusion originale du pilote et l’écoute en différé, True detective a rassemblé plus de 6 millions de téléspectateurs. Devant ce succès à la fois critique et populaire, HBO a déjà renouvelé la série pour une seconde saison. À l’image de Skins en Angleterre ou même 30 vies au Québec,  chaque nouvel opus suivra le format d’anthologie, sera composé de nouveaux acteurs et d’une trame narrative complètement différente. Quoi qu’il en soit pour les saisons à venir, la barre sera très haute.


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