Le passé (2013): l’échec d’aller de l’avant

Le passé a été présenté en avant-première le 23 janvier au Quartier Latin à Montréal et sera en salles dès le 31 au Québec. L’histoire débute lorsque Ahmad (Ali Mosaffa) fait le voyage de Téhéran à Paris après quatre ans d’absence afin d’officialiser son divorce d’avec Marie (Bérénice Bejo), laquelle avait déjà eu deux filles, Lucie (Pauline Burlet) et Lea (Jeanne Jestin) avant de le rencontrer. Quelle n’est pas sa déception lorsqu’il apprend que son ex a vit désormais avec Samir (Tahar Rahim) et son fils Fouad (Elyes Aguis) et qu’en plus elle est enceinte de lui.  Pourtant, la cohabitation au sein de cette famille reconstituée est loin d’être au beau fixe et l’arrivée d’Ahmad aura l’effet d’un catalyseur, forçant ces adultes à retourner dans un passé qu’ils avaient bien mal enfoui. Après Une séparation primé aux Golden Globes, Césars et Oscars en 2011, Asghar Farhadi revient cette fois avec son premier film tourné ailleurs qu’en Iran, mais ce changement de lieu, de langage et de culture n’affecte en rien ce mélodrame où la mise en scène est aussi impressionnante que le jeu des acteurs.

Narration domino

Bien qu’Ahmad n’ait pas eu d’enfants avec Marie, il est toujours resté très proche de ses deux filles, en particulier de Lucie. Celle-ci ne peut supporter son futur beau-père et on aurait tendance aux premiers abords à imputer cette attitude à une crise d’adolescence qui passera à un moment ou à un autre. Outre son antipathie envers Samir, Lucie est obsédée par le destin de la première femme de ce dernier. Depuis longtemps, elle souffrait de dépression et sans qu’on sache quelle est la goutte qui a fait déborder le vase,  un jour elle a voulu se suicider en ingurgitant du détergent à linge. Sauvée in extremis, elle est depuis plus de huit mois dans le coma et rien n’indique qu’elle en ressortira de si tôt. Il plane donc sur Marie et Samir une culpabilité puisque tous deux se fréquentaient en catimini depuis belle lurette. Et les choses ne s’arrangent guère avec le retour d’Ahmad. Bien que le lien très fort unissant ce dernier et Marie saute aux yeux, c’est cependant l’amertume qui domine plus que tout autre sentiment d’autant plus que l’échec de cette histoire d’amour atteint son point final alors qu’ils sont réunis pour officialiser la fin légale de leur union.

Le passé surprend surtout par sa forme narrative. On croit au début du film que le synopsis tournera autour d’Ahmad et de Marie lorsqu’ils se revoient dans la première scène du film. Pourtant, il ne s’agit que de la pointe de l’iceberg puisque comme un jeu de domino, le malaise de l’un est causé par celui d’un autre et ainsi de suite, si bien que chaque scène nous dévoile une nouvelle facette des personnages principaux. Peu à peu, Ahmad s’efface, à l’image d’un réalisateur qui jette les bases de son scénario pour ensuite laisser les événements évoluer d’eux-mêmes. Son intervention au sein de la famille force Marie et sa fille Lucie à régler leurs différends. Lorsque l’adolescente vide enfin son sac, c’est au tour de la mère de confronter Samir sur ce qui s’est passé le jour où sa femme a voulu mettre fin à ses jours. Dès lors, une sérieuse introspection s’impose pour cet homme qui n’est ni tout à fait veuf, ni tout à fait intégré à part entière dans une famille qui bientôt s’agrandira, si bien que le dernier tiers du film est entièrement consacré à ce personnage. C’est donc dans cet univers de poupées russes qu’évoluent les personnages où chaque révélation aura pour effet d’engager encore plus le spectateur dans un univers à la fois touchant et qu’on pourrait croire à la base sans issue.

Construire sur des bases chancelantes

Dans sa critique du film, Thomas Sotinel écrit avec justesse : « Le propos du film est d’en démontrer le poids écrasant, de mettre en scène l’immense difficulté qu’il y a à l’expulser du présent pour aller de l’avant. »  Outre un scénario véridique au possible, Le passé ne connaîtrait pas le succès qu’il a si ce n’est de la mise en scène qui vient accentuer cet effet d’impasse dans laquelle se trouvent les protagonistes, à commencer par la première scène. Marie se rend à l’aéroport pour accueillir Ahmad. Elle lui fait plusieurs signes de la main et lorsqu’il l’aperçoit, ils tentent de s’échanger quelques mots à travers une vitre, si bien qu’ils ne se comprennent pas; de quoi donner le ton à une relation où la communication a du faire défaut plus d’une fois. La température aussi s’y met. À plusieurs reprises, les personnages sont amenés à sortir de leur huis clos et c’est presque toujours sous une pluie battante. Chaque fois qu’ils parviennent à se sécher, tout est à recommencer, comme si les aléas du temps voulaient les confiner à l’intérieur et que chaque averse ne parvenait pas à les débarrasser des impuretés qu’ils gardent enfouies en eux.

Mais c’est la maison de Marie, lieu où la quasi-totalité des intrigues nous sont dévoilées, qui frappe davantage le spectateur. C’est là qu’on grandies Lucie et Lea, qu’Ahmad est venu s’installer et qui accueille désormais Samir et Fouad. Chaque pièce est chargée à l’excès, qu’il s’agisse de jouets, de livres ou de souvenirs. Empilés pêle-mêle un peu partout, on étouffe rien qu’à la vue de ce désordre. Marie a réuni la plupart des objets personnels d’Ahmad et les a rangés dans un cabanon à l’extérieur et à plusieurs reprises elle lui a demandé de les emporter avec lui. Dans le même sens, elle et Samir se sont mis à tout repeindre les murs du rez-de-chaussée. Le vert pâle est remplacé par du jaune, mais on sent que ce n’est qu’une couche de plus qui pourrait être aussi éphémère que la première. Dans tous ces cas, c’est tenter de faire du neuf avec du vieux, de camoufler une période dans le temps au lieu de faire table rase. Et c’est justement là tout le dilemme de Marie. Elle veut se convaincre que Samir est l’homme de sa vie. Elle veut aussi se convaincre que c’est bel et bien fini avec Ahmad. Mais voilà que la maison où elle habite vient trahir ses désirs. À son départ, Ahmad décide finalement de ne pas prendre les affaires qu’il avait laissées chez Marie, lui proposant de s’en débarrasser elle-même. Gageons qu’elle n’en aura pas la force.

Le passé est un film touchant réalisé d’une main de maître. On est encore plus surpris du résultat sachant qu’Asghar Farhadi, qui ne parle pas un mot de français, est parvenu à concevoir ce long métrage par le biais d’interprètes. Bien que tous les acteurs crèvent l’écran, mention toute spéciale à la splendide Bérénice Bejo qu’on avait adoré dans The Artist (2011) et qui a remporté le prix d’interprétation féminine en 2013 au Festival de Cannes.


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