L’inconnu du lac (2013): prisonniers du sexe

L’inconnu du lac d’Alain Guiraudie a été présenté lors de la 26e édition du Festival Image+Nation de Montréal au début du mois de décembre. Récipiendaire du prix « Un certain regard » au Festival de Cannes plus tôt cette année, l’action nous amène aux abords d’un lac isolé du reste de la civilisation où des hommes, en grande partie homosexuels, s’y rendent pour faire du naturisme, draguer et baiser. Entre en scène Franck (Pierre Deladonchamps), qui dès la première journée de l’été a le coup de foudre pour Michel (Christophe Paou), un inconnu. Un soir, il verra ce dernier tuer son petit ami en le noyant dans le lac, mais ne pourra s’empêcher de tomber amoureux de lui, tout en gardant pour lui l’horrible scène à laquelle il a assisté. Peu après, lui et Michel développeront une relation davantage portée sur les sens que sur la complicité. Le corps de la victime est retrouvé trois jours plus tard, une enquête s’ouvre et inévitablement, l’étau se resserre autour des deux amants. Ce huis clos au grand air, qualifié de chef-d’œuvre par la plupart des critiques, nous montre un coin de pays a priori paradisiaque, mais qui se transforme rapidement en prison ou l’âme humaine compte pour bien peu. Ce film marquant doit son succès au personnage principal, à la mise en scène et (fait rare) à l’intégration de la nudité, essentielle au scénario.

Se tuer à petits feux

Lors de sa première journée à la plage, Franck nouera des liens avec deux hommes au caractère et physique diamétralement opposés, mais qui illustrent à merveille la dualité qui hante le personnage. Il y a d’abord Henri  (Patrick Dassumpçao), un homme hétéro dans la quarantaine, récemment divorcé et peu attrayant, ce qui détonne avec les autres Adonis venus s’exhiber au grand air. Pourtant, ils adorent causer et à la longue se tisse une belle amitié entre eux. Puis, c’est la rencontre avec Michel. Ils échangent peu de mots et passent presque tout de suite à l’acte. Coup de foudre sexuel, ils se retrouvent tous les jours pour s’enlacer, mais Franck voudrait que leur relation aille plus loin alors que Michel n’est qu’à la recherche de sexe. Lorsque le corps est retrouvé et qu’une enquête s’ouvre, les événements s’accélèrent. Lors de discussions entre Franck et Henri, ce dernier en déduit que Michel est bel et bien le meurtrier et le confronte. Mal lui en prend, car il se fera trancher la gorge par le désormais tueur en séries, lequel assassine aussi le détective. Quelques minutes plus tard, Franck découvre le cadavre et on assiste à un vrai jeu du chat et de la souris entre lui et Michel. Lorsque ce dernier semble avoir disparu, Franck craque et l’appelle…

C’est toute l’évolution de Franck qui fascine en regardant L’inconnu du lac. Somme toute, on aime son côté social et sa naïveté. Bien qu’il se rende au lac pour tirer un coup, il en profite pour nouer une amitié avec Henri alors que tous les autres hommes l’ignorent à cause de son aspect physique. À l’inverse, le fait qu’il veuille connaître Michel, et ce, bien qu’il l’ait vu commettre un meurtre nous montre un aspect beaucoup plus sombre du personnage. Lors de ses ébats sexuels, il refuse de porter le condom. Pourtant, il n’y a pas plus risqué comme endroit puisque personne ne se connaît. Dès lors, on peut en déduire qu’il est aux prises avec un mal profond que rien n’apaise. Risque d’attraper le VIH, s’amouracher d’un meurtrier; c’est vraisemblablement la mort qu’il cherche. Pierre Murat dans sa critique résume très bien la psyché du personnage :« si Franck s’attache si intensément à son possible prédateur, s’il se repaît de son corps, s’il jouit de ses étreintes (…) c’est qu’il est embrasé, sans même s’en rendre compte, par l’idée de contempler sa mort en face, de se mesurer à elle et, peut-être, de s’en faire aimer… »

Mise en scène minimaliste

Jamais durant tout le film l’action ne sort du cadre du lac et la « population » détonne beaucoup avec la réalité. On n’y voit aucune femme et les hommes socialisent peu sauf lorsque vient le temps de faire l’amour. Ils restent tous dans l’anonymat et se préoccupent peu des autres. La découverte du cadavre ne semble préoccuper personne et c’est le détective qui résumera le mieux cette communauté:« L’un des vôtres se fait assassiner et ça ne vous émeut pas plus que ça ? Je trouve que, parfois, vous avez une drôle de façon de vous aimer ».

Le génie d’Alain Guiraudie, c’est aussi de transformer ce lieu tantôt paisible, tantôt horrifique, au gré des événements. En effet, durant le jour, les nombreux plans du lac avec un soleil de tous les instants, le calme ambiant et la drague effrénée donnent un aspect onirique à l’endroit. Mais dès le crépuscule, on se croit dans un conte de fées macabre. De plus, il n’y a aucune trame sonore si ce n’est des bruits naturels comme les gazouillis, les clapotis ou la brise. Ce qui est saisissant, c’est que les différents tons de l’histoire s’imposent naturellement grâce au scénario efficace et la nature joue ici le rôle de caméléon.

Que penser des plans explicites?

Nudité des personnages, érections, masturbations, sodomies, éjaculations : L’inconnu du lac peut en choquer plus d’un. D’ailleurs, la Régie du cinéma du Québec a classé le film « 18 ans et +», arguant qu’il contient des scènes : « très explicites et présentées dans un contexte où seule la recherche du plaisir et de la jouissance compte. » En ce sens, elle n’a pas tort, mais il y a un pas entre L’inconnu et la pornographie.  Dans ce genre, l’émotion est absente et on cherche seulement à exciter le téléspectateur et non le divertir. Le réalisateur justifie ce choix scénaristique :« C’était important pour moi de lier la grandeur des sentiments avec le fonctionnement des organes, c’est un enjeu essentiel du film et de sa sensualité, de décochoniser le sexe ainsi, de poétiser la trivialité. » D’une part, l’unique prétexte aux gais pour se rendre au lac est la drague. D’autre part, la fréquence des ébats entre Michel et Franck nous montre à quel point ils sont obsédés l’un par l’autre. En même temps, le sexe se devait d’être cru parce que le romantisme est la dernière chose qui définisse leur relation. Enfin, à mesure que le film avance, on ne remarque plus la nudité tellement il y en a et on se concentre plutôt sur la dynamique de plus en plus malsaine qui s’installe entre les deux hommes.

Cinéma et politique. En 2013, la France a rendu légal le mariage homosexuel (assez en retard sur d’autres pays industrialisés) et on a été quelque peu étonné de la contestation d’une part importante de la société à ce sujet. Hasard ou pas,  La vie d’Adèle et L’inconnu du lac ont tous deux été primés à Cannes cette année : il s’agit évidemment d’un rayonnement mondial. Dans les deux cas, les scènes de sexualité explicites sont nombreuses et ces films traitent de relations gaies. Évidemment, il y a longtemps que le cinéma aborde l’amour entre personnes de même sexe, mais peu de films ont trouvé un écho aussi important. Doit-on passer par là pour démystifier l’orientation sexuelle? La question mérite d’être posée.


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