The Paradise (2012) : l’avènement d’un nouveau genre?

The Paradise est une série britannique qui a été diffusée sur les ondes de BBC depuis septembre 2012 et l’est depuis octobre 2013 sur les ondes de PBS aux États-Unis. Adaptation du célèbre roman d’Émile Zola « Au bonheur des dames » publié en 1883, l’action se transpose au nord-est de l’Angleterre avec l’arrivée de Denise (Joanna Vanderham), une jeune femme de province qui se trouve un emploi dans l’un des premiers magasins à grande surface du pays : « The Paradise ». Au cours des épisodes, on suivra le quotidien des vendeuses, mais aussi celui des patrons et de certains clients à une époque de grands bouleversements économiques et culturels. Tenter de comparer la série avec Mr Selfridge (ITV, 2013) ou encore avec Downton Abbey (ITV1, 2010), parce qu’elles sont issues de la même période historique, serait une mauvaise option. En effet, toutes trois abordent sous des angles différents l’Époque édouardienne qui est non seulement caractérisée par la joie de vivre et le calme, mais aussi par un monde en pleine mutation qui se doit de revoir le rôle respectif des hommes et des femmes et d’atténuer l’écart, bien réel, entre les classes sociales. En tous les cas, The Paradise, au même titre que les autres, se révèle d’une beauté et d’un intérêt qui vaut plus que le coup d’œil.

Des femmes vulnérables

Les femmes occupaient une place importante dans Mr Selfridge et menaient le bal à plusieurs égards. C’est qu’elles étaient dotées d’un caractère aussi puissant que leurs fortunes personnelles et c’était sans compter leurs charmes; qu’elles soient épouses ou actrices. La dynamique est quelque peu différente dans The Paradise puisque les personnages féminins principaux semblent tous souffrir de la place que leur réserve la société, à commencer par Denise. Célibataire et de classe modeste, elle est embauchée comme vendeuse à Paradise. Il se trouve qu’en tant que vendeuse, elle a un réel talent de persuasion et c’est sans compter ses idées de marketing parfois géniales qui font qu’elle tombe rapidement dans l’œil du patron, John Morray (Emun Elliott). Jeune bourgeois charmant, il voit en elle une ambition et un potentiel qu’on ne peut ignorer. Si ce n’était que de lui, elle monterait rapidement en grade, mais d’autres femmes du magasin viennent indirectement freiner cette ascension. C’est d’abord le cas de Miss Audrey (Sarah Lancashire). Intendante des lieux, elle a préféré éconduire son fiancé pour se consacrer à sa carrière et ainsi gravir les échelons[1]. Maintenant vieille fille, elle est devenue aigrie avec le temps et de surcroit insécure. Les initiatives de Denise et l’attention que lui porte Morray vont même jusqu’à la plonger dans une anxiété qui la force à garder le lit. Afin de préserver l’amour propre de cette femme qui s’est donné corps et âme pendant des années au Paradise, le patron lui assurera de sa fidélité… au détriment de Denise.

Entrent en scène aussi deux autres femmes de condition tout à fait différentes, mais qui ont pour point commun d’être tombées amoureuses de Morray, lequel ne le leur rend pas. Clara (Sonya Cassidy) est aussi vendeuse au magasin et a eu une brève relation sexuelle avec ce dernier. Les conséquences ont été terribles : elle a donné naissance à une petite fille qu’elle a dû placer en adoption. Morray l’ignore et elle va désormais noyer son chagrin dans l’alcool, tout en vouant une jalousie tenace à l’égard de Denise. Il y a aussi Katherine Glendenning (Elaine Cassidy). Fille d’un riche noble, elle s’est juré d’épouser Morray, allant jusqu’à ignorer des prétendants bien plus attentionnés. La famille Glendenning est la principale actionnaire de Paradise, ce qui rend la situation quelque peu délicate pour le fiancé. Ajoutons que Katherine a un caractère d’enfant gâté, ce qui n’arrange pas les choses.

En somme, toutes ces femmes, qu’elles soient riches ou pauvres, qu’elles aient des idées créatives ou non, souffrent du comportement de Morray, mais encore plus de la société patriarcale qui leur refuse une certaine indépendance. Reste qu’au-delà d’un comportement quelquefois puéril ou mesquin, on adore les voir évoluer dans la série.

Les chaînes de l’Histoire

Il est assez surprenant qu’en trois ans, trois séries se déroulant au début du XXe siècle en Angleterre aient vu le jour. Downton Abbey, Mr Selfridge et The Paradise sont en quelque sorte prisonnières de leur époque. D’un point de vue esthétique, c’est le raffinement des toilettes, des maisons, des théâtres. La classe moyenne n’est pas encore la force dominante du pays et les domestiques font partie du paysage courant. On sait aussi que la vie de tous ces protagonistes sera profondément bouleversée dans quelques années à la veille de la Première Guerre mondiale et que si la série se poursuit à plus long terme, c’est la grande dépression et une deuxième guerre qui les accableront. Enfin, les relations entre les deux sexes restent très codifiées, empreintes d’une pudeur quelquefois hypocrite.

Peut-on pour autant parler de redondance entre ces séries? Absolument pas. Si ces grandes lignes de l’histoire sont prévisibles, c’est le traitement qu’on en fait qui est important. Il en va de même pour les films se déroulant durant la Deuxième Guerre : les nazis ont tué des juifs, envahis la France, mais ils ont perdu le combat en 1945. Pourtant, ce genre est aussi prolifique que diversifié et en entrant le mot clé « world war two » dans imdb.com, le site recense presque 5 000 titres. Ainsi, un genre « édouardien » s’impose peu à peu. Dans Downton Abbey, c’est la relation entre les domestiques et les nobles qui est au cœur de toutes les intrigues. Dans Mr Selfridge, on parle d’abord d’une biographie puisque le lieu et l’homme ont réellement existé. C’est aussi tout l’angle du capitalisme naissant et des techniques de marketing (la plupart inexistantes à l’époque) qui y est abordé. The Paradise se démarque essentiellement parce qu’il s’agit de l’adaptation d’un roman de Zola. Issu du mouvement « naturaliste » caractérisé entre autres par l’objectivité de la réalité sociale, il a contribué à la prise de conscience des inégalités sociales; ce thème étant au cœur de la série.

Pour ceux qui aiment se retrouver dans un univers éloigné des enquêtes policières se déroulant à Chicago, New York ou Miami, pour ceux qui trouvent que la violence et la sexualité prennent des proportions démesurées, pour ceux qui aiment l’histoire; The Paradise est la série rêvée. Près de 6 millions d’auditeurs ont suivi chaque épisode de la première saison en 2012, ce qui est énorme. Bonne nouvelle : la deuxième saison est diffusée en ce moment au Royaume-Uni et elle devrait traverser l’Atlantique d’ici peu.


[1] N’oublions pas qu’à cette époque, une femme qui se mariait devait immédiatement arrêter de travailler afin de se consacrer à son ménage.

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