Camille Claudel, 1915 (2013): un grand film pénible

Camille Claudel, 1915 qui est actuellement sur les écrans au Québec est un long métrage de Bruno Dumont qui a réalisé quelques années auparavant l’Humanité (1999), film récipiendaire de la Palme d’Or cette année-là. Comme le dit le titre, on passe trois jours dans l’univers de Camille Claudel (Juliette Binoche), une brillante sculptrice ayant autrefois été l’amante de Rodin, alors qu’elle est internée dans un asile psychiatrique à Montdevergues dans le Vaucluse, au sud de la France. Ne supportant plus l’enfermement, elle attend avec impatience la visite de son frère Paul (Jean-Luc Vincent) qu’elle n’a pas vu depuis un bon moment. Film à la fois subtil et cruel, on ne sait trop quoi penser de ce huis clos qui rend extrêmement mal à l’aise, mais qu’on regarde tout de même avec une fascination morbide.

Huis clos triple

Ce n’est pas tout le monde, et encore moins une génération plus jeune qui connaît les étapes de la vie (voir même de l’existence) de cette sculptrice. Ainsi, Camille Claudel, 1915 commence avec des surtitres qui nous apprennent qu’elle est originaire de Villeneuve dans l’Aisne, qu’elle a été l’élève puis maîtresse du sculpteur Auguste Rodin, et qu’après 10 ans de vie recluse dans son atelier, sa famille a décidé de l’interner. Cette description minimale sera à l’image du film : on en apprendra peu sur sa vie sinon que Rodin a été à la fois son grand amour pour ensuite devenir son ennemi juré. C’est entre autres sa peur constante d’être empoisonnée qui lui vaut l’internement, mais sinon, elle semble parfaitement normale, tout au plus dépressive.

Par-dessus tout, Bruno Dumont nous traduit la folie par l’environnement dans lequel Camille évolue plutôt qu’en nous la montrant en proie à des accès de démence. En premier lieu, ce sont tous ces plans des autres malades. Tous peinent à articuler, incapables de prononcer la moindre phrase, et semblent être dans un autre monde. Le contraste n’en est que plus grand quand on les compare à Camille qui semble être la seule capable de réaliser pleinement où elle se trouve, pour son plus grand malheur. En deuxième lieu, c’est le temps qui avance on ne peut plus lentement. Comme mentionné plus haut, Camille Claudel, 1915 se déroule dans un espace de trois jours et le film dure un peu plus de 90 minutes. Dès lors, le cauchemar dans lequel elle se trouve nous semble bien plus long et pénible que si on l’avait étalé sur plusieurs années. En dernier lieu, c’est l’absence de flashbacks qui étonne. On n’a qu’à se rappeler du film québécois Ma vie en Cinémascope (2004) dans lequel des scènes de l’ascension de la carrière de chanteuse d’Alys Robi (Pascale Bussières) étaient entrecoupées d’autre nous la montrant durant son séjour à l’asile St-Michel-Archange. Ce procédé nous permettait de mieux connaître la vie fabuleuse de la diva, ce qui créait un fort contraste avec la déchéance de celle-ci. Dans le film de Dumont, on ne connaît presque rien du passé de Camille. Isolée de l’intérieur comme de l’extérieur, on la voit évoluer avec des gens qui ne cessent de traverser des crises de démence et de surcroît, dans un espace temps qui n’en finit pas. Ce triple huis clos crée bien entendu un effet terriblement intense, mais aussi très difficile à regarder…

Prestation à couper le souffle, mais longueurs

Au milieu des malades mentaux et des sœurs travaillant à l’asile, Camille est la seule qui attire l’attention, reflétant à la fois désespoir et espérance. On ne peut passer sous silence ici la grandiose interprétation de Juliette Binoche. Qu’elle parle ou qu’elle pleure, elle est émouvante du début à la fin. Lors du tournage du film, le réalisateur a reçu l’accord des autorités médicales de l’hôpital où l’action prenait place, afin que les patients de même que les infirmières (déguisées en sœurs) fassent partie du casting. Ce qu’il y a d’amusant, c’est que ces personnes qui se « jouent » elles-mêmes, sonnent faux par moments, n’ayant pas de prédispositions pour le jeu, alors que Juliette Binoche, l’actrice, offre une prestation si convaincante qu’on a l’impression de voir la vraie Camille Claudel sous nos yeux.

Le film cependant s’essouffle à mi-parcours alors qu’on introduit Paul, le frère de Camille. On en sait très peu sur le personnage et encore une fois, on ne juge pas approprié d’élaborer sur celui-ci. Paul Claudel est en fait un dramaturge et poète, ayant publié plus d’une centaine d’ouvrages avant d’entreprendre une carrière de diplomate dans plusieurs pays d’Europe. Dans le film, il on le voit en conversation avec un prêtre et avec un docteur. Ses (très) longs monologues en lien avec la religion finissent par lasser. Quelques fois, ces propos sont à la limite du bon sens, si bien qu’on se demande si ce n’est pas lui le plus fou des deux. Comme l’écrit Jean-Baptiste Morain dans une critique du film :« [Paul] Claudel est dans une autre forme de folie : Dieu, l’absolu asservissement à son ordre. Il sait que sa sœur est une artiste géniale, mais pense que tout ce qui se déroule sur terre (y compris la Première Guerre mondiale) est le fruit de la volonté de Dieu.»

Camille Claudel, 1915 est un film qui demande beaucoup d’énergie de la part du spectateur tellement il est lourd, si bien qu’en quittant la salle de cinéma, on se sent vidé. Les décors sont austères et les paysages sont d’un gris constant; jamais une lueur de soleil.   Le temps entre l’annonce de la visite de Paul à sa sœur et la rencontre semble infini. Justement, cette rencontre qui se produit et qui devrait être le climax du film ne peut que décevoir puisqu’elle n’aboutira à rien; Paul étant persuadé que sa sœur est incurable. Le prochain projet de Bruno Dumont devrait être nettement plus relevé. Il travaille sur une minisérie de quatre épisodes signée ARTE et intitulée P’tit Quinquin. L’action se déroulera au nord de la France et mettra en scène une bande de voyous alors qu’aura lieu une enquête policière frisant l’absurde.


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