Pierre de patience (2012) : se libérer par la parole

Pierre de Patience (traduit du titre persan Syngué sabour) est une coproduction franco-germano-afghane réalisée par Atiq Rahimi d’après son roman homonyme qui a remporté le prix Goncourt en 2008. L’histoire se déroule dans une ville frappée de plein fouet par la guerre civile au Moyen-Orient alors qu’une épouse (Golshifteh Farahani) veille constamment sur son mari (Hamidreza Javdan), un ancien militaire qui est dans le coma. Elle éloigne ses deux filles des tumultes de la ville, et les installe chez sa tante qui est une prostituée. De plus en plus isolée, celle-ci passe ses journées à confier à son mari ses états d’âme, comme pour tromper sa trop grande solitude. D’abord timide, on sent à mesure que le film progresse que ses propos se font de plus en plus durs à l’égard de ce dernier et elle ira jusqu’à lui livrer ses plus lourds secrets. Film tourné en huis clos où tout nous rappelle l’enfermement, on sent à travers les monologues de cette femme une désespérance infinie et un désir ardent de s’affranchir, peut-être à l’image de nombreuses femmes musulmanes.

Syngué sabour

Selon un verset du Coran, la syngué sabour est une petite pierre qui recueille les confessions du monde entier et les absorbe jusqu’à son implosion finale. C’est exactement ce qui se passe dans Pierre de patience. Ce n’est pas un hasard si dans ce film, les personnages principaux ne sont pas nommés. À l’image de ce verset, ceux-ci ne comptent pour rien dans la guerre qui fait rage à l’extérieur. L’homme, qui a lui-même été soldat, a reçu une balle dans le cou et depuis se trouve dans le coma. Un militaire inerte est évidemment inutile et il a donc été abandonné de ses compatriotes. De son côté, sa femme, mis à part jouer les infirmières, ne peut rien pour la société. Ils représentent néanmoins les citoyens qui sont laissés à eux-mêmes dans ce conflit qui accable la région.

En effet, tout autour d’eux les isolent. Ne pouvant participer à la guerre ou fuir en raison de l’état de santé du mari, ils sont confinés jour et nuit à l’intérieur d’une pièce unique dans laquelle quelques coussins composent l’ameublement. De peur que des militaires viennent achever son mari, l’épouse décide de le cacher dans un recoin de la pièce qu’elle voile d’un rideau. Quant à celle-ci, chaque fois qu’elle doit aller en ville pour aller voir sa tante, par exemple, elle doit porter la burqa. Si cette précaution va de soi dans un pays musulman, du point de vue cinématographique, le port du voile est un élément supplémentaire qui vient symboliser la claustration ou encore la solitude. Enfin, mis à part sa tante qu’elle visite quelques fois, l’épouse en est réduite à faire la conversation avec un comateux, autant dire avec quelqu’un qui n’existe pas, ou plus. Ses longues tirades destinées à son mari font penser à une séance chez le psychologue puisque le discours est à sens unique et que c’est d’abord pour se vider le cœur qu’elle parle autant.

Un affranchissement inévitable

Dans sa critique à propos du film dans La Presse, Jean-Christophe Laurence écrit :« Fenêtre ouverte sur l’âme et la souffrance des femmes afghanes, ses paroles sont comme un voile que l’on lève, une burqa que l’on brûle».  C’est justement là que réside toute la beauté de Pierre de Patience. Fait encore plus étonnant pour un film traitant de la condition des femmes dans un pays musulman, cette émancipation s’affirme ici par la sexualité. Pour la peine, voici quelques exemples de l’état des choses. Un voisin vient cogner à la porte et désire entrer. L’épouse lui répond que c’est impossible étant donné qu’elle a en ce moment ses règles. C’est que dans le Coran, la femme qui a ses menstruations se débarrasse en fait de ses impuretés, donc elle n’est pas fréquentable. Plus tard, deux soldats ennemis entrent de force dans la chambre. À l’un d’eux qui veut la violer, la femme lui répond qu’elle n’est pas vierge et qu’elle se prostitue, ce qui a pour effet de faire fuir les deux hommes. Enfin, sa tante, qui maintenant se prostitue, était auparavant mariée, mais stérile, ce qui lui a valu le rejet de sa belle-famille. On comprend ainsi qu’une femme musulmane, pour être respectée, se doit d’être vierge, dans tous les sens du terme.

L’épouse, à mesure que le film progresse, se rebellera contre ce carcan dans lequel on veut l’enfermer. Le second soldat ennemi qui avait fait irruption dans sa chambre plus tôt et sollicite…ses services. En fait, il est puceau et compte bien perdre sa virginité avec une femme comme celle-ci, libre de toute attache et qui ne le jugera pas. À leur première expérience, il est précoce. Qu’à cela ne tienne, il revient plusieurs fois chez elle et c’est  ce sentiment d’être non seulement désirée, mais aussi d’être le centre l’attention, d’être celle sur qui un homme dépend qui provoque chez l’épouse un sentiment de supériorité; une sorte d’ivresse du pouvoir. Bien sûr, son mari dépend aussi d’elle, mais la relation est à sens unique. Il a besoin d’elle pour vivre, mais ne lui apporte rien en retour. Dans la dernière scène, on voit l’épouse enlever son niqab et se maquiller, cherchant peut-être à ressembler à sa tante, cette femme fatale que plusieurs hommes désirent. Mais inévitablement, le syngué sabour fait son œuvre et l’implosion approche…

Film d’une poésie déconcertante, Pierre de Patience nous transporte dans un monde qu’il nous est rarement permis de voir au cinéma. Atiq Rahimi relève le défi de nous garder captifs à l’écran, et ce, même si le film est un long dialogue tourné dans un huis clos. Il est d’autant plus intéressant qu’on aborde comme thème l’émancipation de la femme musulmane au moyen de la sexualité, mais encore une fois, sans avoir besoin de nous montrer des images explicites, seulement en suggérant l’acte. Pierre de Patience est un film qui fait changement, qui vaut la peine d’être vu.


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