Rectify (2013) : réapprendre à vivre

Rectify est une série de six épisodes qui a été diffusée à la mi-avril sur les ondes de Sundance Channel aux États-Unis. Du créateur Ray McKinnon, il s’agit de la première série scriptée et produite par la chaîne. L’histoire se déroule en Géorgie dans la petite ville de Paulie, au moment où Daniel Holden est libéré de prison après 19 ans de captivité; la moitié de sa vie. Il avait été incarcéré pour le meurtre de sa petite amie âgée de 16 ans, Hanna, qu’il aurait au préalable violé. Il aura finalement échappé à la peine de mort en raison d’un manque de preuves suffisantes quant à l’ADN trouvé sur les sous-vêtements de la victime. En même temps, la ville prend très mal cette libération, persuadée qu’il est coupable. Rectify est une série poignante (pour ne pas dire un chef-d’œuvre), tant au niveau du jeu des acteurs, du montage et du scénario. En trame secondaire, les épisodes s’attardent aussi sur la notion de perception, orientée par l’influence parfois malsaine des médias au cœur des affaires judiciaires. Un sujet international s’il en est un et qui ne laisse personne indifférent.

Une liberté toute relative

Ce que l’on comprend en regardant Rectify, c’est qu’on n’a pas besoin d’être emmuré pour se sentir en prison. Bien qu’il ne l’affirme pas lui-même, Daniel a vu sa vie gâchée en raison d’une erreur judiciaire. En supposant qu’il avait plus ou moins 18 ans lors du drame, comment se réjouir d’être libéré? Il n’a plus d’amis, plusieurs l’ont abandonné et s’il se décide à travailler avec son beau-père qui est concessionnaire, il devra faire face aux regards des curieux et à l’ostracisation. Seule sa sœur, Amantha fait preuve d’un amour indéfectible à son égard. Elle est prête à tout pour qu’il reprenne goût à la vie, mais elle ne peut à elle seule combler toutes les années de solitude vécues par son frère.

À ce sujet, Daniel est un homme qui parle peu pour des raisons que l’on imagine. Une des forces de Rectify, c’est d’avoir recours au montage et au non dit pour nous transmettre l’état d’âme de celui-ci. Pour Daniel, être en liberté, c’est s’évader, mentalement et physiquement et non développer des liens affectifs avec autrui. La première chose qu’il désire après sa sortie de prison, c’est d’aller faire un tour de voiture avec sa sœur. Plus tard, il décide d’aller seul sur un terrain de baseball. Il se déchausse et s’étend sur le gazon afin de profiter des derniers rayons de soleil de la journée. Ce plan à lui seul nous transmet une notion de liberté dans sa plus grande simplicité : aucun mur, de l’air frais, une quiétude… À l’inverse, on constate aussi que pour Daniel, être enfermé est devenu un mode de vie qu’il tend à reproduire même à la maison puisqu’il passe des jours enfermé dans sa chambre les rideaux tirés.

Mis à part les moments touchants dans Rectify entre Amantha et Daniel, il y a aussi la relation qui se développe entre ce dernier et Jared, son jeune frère encore adolescent qu’il n’a probablement jamais connu. C’est aux côtés de celui-ci que Daniel renoue avec une adolescence perdue. Jared, malgré la cyber intimidation dont il est victime depuis la libération de son frère, cherche malgré tout en s’en rapprocher. Ils s’évadent ensemble en regardant des films et il invite Daniel à passer du temps avec ses amis dans un parc pour ceux qui pratiquent de la planche et du vélo. Au contact de ces adolescents, Daniel est comme un poisson dans l’eau. Lorsqu’il est seul, il passe aussi des journées entières avec son walkman sur les oreilles et à jouer avec sa console SEGA; deux artéfacts qui nous montrent à quel point le temps passe vite. Ces scènes sont à la fois belles parce qu’on le voit reprendre goût à la vie, et à la fois tristes quand on pense à toute une partie de son existence qui a été gâchée; de quoi nous tirer une des larmes des yeux.

Pression médiatique, perception, etc.

Dès le début de Rectify, on ignore qui est véritablement à l’origine du  meurtre de la jeune Hanna. L’absence d’une preuve indéniable quant aux données de l’ADN vient justement créer une ambiguïté dans l’affaire Holden. Le sénateur Roland Foulkes croit dur comme fer à la culpabilité de Daniel. C’est d’ailleurs son acharnement de l’époque à le mettre derrière les barreaux qui lui a valu d’être élu. Dès que ce dernier est relâché, le sénateur continue à clamer qu’il s’agit d’une injustice. Ce qu’il y a d’effrayant, c’est que des gens comme lui disposent d’une tribune médiatique propre à influencer la population. Lorsqu’un tel incident se produit, on cherche tout de suite un coupable et un sentiment de vengeance domine les gens. Certains politiciens s’emploient justement à faire vibrer cette corde sensible afin de s’attirer la sympathie des électeurs[1].

Cet aspect est très bien illustré dans la série puisque la population en général est persuadée de la culpabilité de Daniel; comme quoi une perception peut l’emporter sur la réalité. Le problème, c’est que ce dernier a avoué son crime, mais il nous est permis d’en douter. Le premier épisode nous montre une scène où deux inconnus se rencontrent dans une forêt. Chacun demande à l’autre s’il est l’auteur du meurtre et chacun nie. À la fin du même épisode, l’un d’eux se suicide; de quoi semer le doute chez le téléspectateur tout en ajoutant un élément de suspens à la série.

Pour une première série originale, la chaîne Sundance s’est surpassée. Rectify est une série poignante qui traite avec délicatesse d’un sujet d’actualité. La prémisse de base dans plusieurs pays occidentaux veux que l’on soit innocent jusqu’à preuve du contraire, mais la population se laisse trop souvent guider pas ses émotions, ce qui la prive de toute impartialité. Si certaines scènes se révèlent assez dérangeantes (suicide, violence, sexualité suggérée, etc.), reste que Rectify, à travers les nombreuses plages de silences de Daniel, fait usage d’un ton bouleversant qui en émouvra plus d’un.


[1] Au Canada, le gouvernement conservateur est champion en la matière. En 2012, le sénateur Pierre-Hugues Boisvenu, nommé par le parti, déclarait même que l’on devrait fournir des cordes pour se pendre aux prisonniers, afin qu’ils décident de leur destinée (http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/justice-et-faits-divers/201202/01/01-4491545-boisvenu-et-la-peine-de-mort-des-propos-inappropries.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_vous_suggere_4491763_article_POS3)

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