Renoir (2012): symbiose entre un réalisateur et un peintre

Renoir est le quatrième long métrage de Gilles Bordos présentement sur les écrans au Canada. On se retrouve en 1915 dans la propriété du peintre Pierre-Auguste Renoir située à Cagnes-sur-Mer alors qu’il fait la rencontre d’Andrée, une jeune femme qu’il prendra pour modèle. Avec en toile de fond (c’est le cas de la dire!) la Première Guerre mondiale, son fils, Jean, retourne au bercail à la suite d’une blessure à la jambe et une passion entre lui et Andrée se développera. Film presque autobiographique à la fois sur le père peintre et le fils qui plus tard deviendra cinéaste, c’est dans une nature bucolique aux couleurs chaudes que Bordos nous transporte. Marqué d’un rythme est assez lent, le film se veut d’abord et avant tout une mise en abyme entre la peinture et le cinéma. En effet, chaque plan est un spectacle, une composition qui rend hommage à l’un des peintres les plus célèbres de France.

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Le danger d’une autobiographie

Il faut toujours se méfier lorsqu’on assiste à une biographie portée à l’écran. En premier lieu, se pose le problème du choix des acteurs qui non seulement se doivent d’être talentueux, mais en plus de ressembler aux sujets qu’ils personnifient. Dans Renoir, la performance de l’acteur Michel Bouquet est resplendissante. Il incarne un génie de la peinture avare de mots qui se dévoue d’abord et avant tout à ses toiles. En effet, sans nécessairement entretenir des relations tendues avec son entourage, le peintre est tout de même distant avec celui-ci. Pourtant, lorsqu’il s’entretient avec ses fils ou son modèle, il va droit au but et il impose le respect, tel un vieux sage. On suit aussi dans Renoir l’évolution lente et pénible de la polyarthrite rhumatoïde dont il souffre, une maladie dégénérative qui cause entre autres la destruction articulaire. On voit dans plusieurs scènes du film des domestiques s’occuper de lui comme s’il était fait de porcelaine. C’est donc un Renoir à la fois vulnérable et stoïque que l’on voit à l’écran, ce qui le rend finalement attachant.

L’autre danger de l’autobiographie est qu’un réalisateur dispose de plus ou moins 120 minutes pour raconter une vie, alors qu’un livre bénéficie de plusieurs pages pour effectuer des mises en contexte. Gilles Bourdos a fait le choix judicieux de centrer Renoir dans un espace-temps précis (été 1915). Cette décision artistique se prête justement bien au film qui est marqué d’un rythme assez lent. On prend  le temps de suivre Renoir, Jean et Andrée dans leur quotidien. La nonchalance et la quiétude des journées offrent un vif contraste quand on sait qu’une guerre atroce se déroule en ce moment au pays. Autre contraste, alors qu’on assiste aux dernières années de vie du peintre, à l’opposé, on peut voir l’évolution de la relation entre Jean et Andrée, qui sont tous deux à l’aube d’une carrière au cinéma : glorieuse pour Jean (plus d’une trentaine de films), brève pour Andrée qui ne jouera que dans 14 films en 11 ans[1]. Malgré ce futur peu édifiant, on est à même d’évaluer l’impact positif qu’elle exercera sur cette famille, comme l’écrit Virgile Dumez dans sa critique du film: « véritable catalyseur des tensions familiales, la jeune femme ranime la passion du vieux peintre, tout en suscitant une envie de cinéma chez Jean Renoir, jeune homme qui dépérit dans l’ombre écrasante de son père [2]».

« La peinture, ça ne s’explique pas, ça se regarde »

C’est la phrase que prononce Renoir au milieu du film et qui pourrait bien résumer celui-ci en entier. En effet, Renoir est tout simplement un délice pour les yeux. Gilles Bourdos, à l’aide de la caméra se fait un plaisir de recréer à l’écran quelques une des œuvres de l’artiste les plus marquantes. Par exemple, l’image #1 s’inspire de La Plage de Pornic (1892) et l’image #2 s’inspire de Noirmoutier (1892).

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Comme je l’écrivais dans un texte précédent, certains films de François Ozon ont pour sujet des écrivains et le réalisateur adore effectuer des mises en abyme en lien avec ce métier. Par exemple dans une scène, on verra un auteur en train de relire un chapitre qu’il a écrit et Ozon nous transformera ce chapitre en images. C’est exactement ce que fait Bourdos dans Renoir. On voit un plan d’Andrée qui est en train de poser et ensuite, on voit un gros plan de la toile que l’artiste est en train de peaufiner. De plus, à l’image des toiles de Renoir, toutes les scènes du réalisateur contiennent les mêmes couleurs chaudes et la lumière du soleil couchant est privilégiée dans plusieurs plans. Olivier Bachelard, dans sa critique, écrit justement : « Une chaleur s’en dégage, faite de couleurs rassurantes et d’un jeu subtil entre plans intérieurs et extérieurs, donnant à la maison, en tant que foyer, toute son importance de lieu protecteur ». En ce sens, le réalisateur rend donc hommage au peintre.

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Enfin, le grand mérite de Gilles Bourdos dans Renoir, c’est de susciter une réflexion quant à l’art qu’est la peinture. On nous montre beaucoup de plans où l’on voit Andrée dénudée, posant pour son maître. Pourtant, ceux-ci n’ont rien d’érotique de pornographique. Grâce à des coups de pinceau, on parvient à transformer un corps humain dans toute sa simplicité, en œuvre d’art, ce qui est propre à la peinture. En 1915, la photographie est de plus en plus prisée, mais à des fins représentatives seulement. Nous possédons tous chez nous des photos de nos ancêtres prises au début du siècle dernier. Ceux-ci arborent une pose rigide, ne sourient jamais et sont vêtus de façon très austère. Le contraste n’en est que plus grand avec les toiles de Renoir, par exemple, qui nous montrent des femmes dans leur plus simple appareil et des gens se réunissant dans un cadre de vie détendu à l’image du sud de la France en été. Une quiétude et un bien-être transpirent de ces toiles et c’est justement ce que nous ressentons en regardant Renoir. Bourdos parvient par le fait même à nous faire ressentir ce que ce serait que de vivre dans une toile de l’artiste.

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En terminant, Renoir est davantage un film pour les yeux que pour sa trame narrative. Vrai hommage à l’artiste, le réalisateur nous offre un portrait touchant d’un génie complètement dédié à son art au crépuscule de sa vie. Les mises en abyme entre les métiers de réalisateur et de peintre sont adroitement réussies, tout comme le jeu des acteurs. Il serait intéressant de voir un opus à ce film entièrement consacré au cinéaste Jean Renoir, une figure emblématique du septième art en France.

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