Top of the lake (2013): une série cinématographique

Top of the lake est une minisérie coproduite par BBC Two, UKTV et Sundance Channel et a été co-réalisée par Jane Campion, réalisatrice oscarisée pour son film The piano en 1993. Le tout se déroule en Nouvelle-Zélande dans une contrée lointaine alors que Tui Mitcham, une jeune fille de 12 ans et enceinte, disparaît mystérieusement. La détective Robbin Griffin sera chargée de l’enquête en compagnie du sergent Al Parker. En trame de fond, on suit les tribulations de la famille Mitcham qui travaille dans le commerce de la drogue et d’un groupe de femmes qui s’est récemment installé sur une terre voisine nommée « Paradise » afin de se ressourcer. Les relations houleuses entre les hommes et les femmes, les grands espaces et la nature qui viennent soutenir la personnalité des protagonistes sont des thèmes que l’on retrouve dans l’œuvre de Campion, incluant cette lancinante série à suspens.

Relations hommes femmes : deux mondes

Les conflits constants entre les deux sexes sont omniprésents dans l’œuvre de Jane Campion. Dans ses films les plus connus, les femmes y sont souvent dépeintes comme vulnérables alors que les hommes font preuve de rudesse et de manque de compassion. Dans The Piano, le personnage d’Ada contracte un mariage de raison avec Alisdair Stewart, un homme renfermé qui lors d’un excès de jalousie ira jusqu’à lui couper un doigt à l’aide d’une hache. Dans Holy Smoke (1999), tout le film tourne autour de Ruth, une adolescente influençable dont le gourou PJ Waters lui a complètement lavé le cerveau. Dans In the Cut (2003), le personnage de Frannie est traqué par un tueur en série qui n’hésite pas à s’en prendre à toutes les femmes de son entourage.

Dans cette digne lignée, Top of the lake ne fait pas exception à la règle. Les hommes incarnent en quelque sorte la barbarie dont la communauté est atteinte. Peu soucieux de leur personne, vulgaires, ignares, on nous les montre presque toujours en groupe (ou en meute, c’est selon) dans une taverne ou en train de flâner. Leur réaction à la suite de la disparition de Tui est particulièrement choquante. D’une part, ils prennent l’enquête pour négligeable, d’autre part, ils se moquent du fait qu’à 12 ans, elle ait bien pu tomber enceinte, alléguant qu’elle l’avait sûrement cherché. La réaction de son propre père, Matt Mitcham est à l’image de cette bande. Il fait peu de cas de la disparition de sa fille et semble plus troublé par l’installation de ce groupe de femmes sur Paradise. À cette jeune fille sans défense, il préfère ses deux fils, lesquels ne font guerre mieux que fumer des joints et l’aider dans ses coups foireux. Reste le sergent Al Parker qui conduit l’enquête aux côtés de Robin. Sous des airs soignés et respectables, on le soupçonne néanmoins d’être de connivence avec Matt dans on ne sait trop quelle affaire scabreuse. Dans une enquête où tout le monde pourrait être suspect, il accorde sa confiance à ce malfrat, alors qu’il reste sur ses gardes envers Robin.

Mis à part Robin, les femmes dans Top of the lake, sans être effacées demeurent passives. Dans les scènes où on leur accorde de l’importance, c’est lorsqu’elles se trouvent dans le ranch isolé qu’est Paradise. Elles s’excluent volontairement de la société, comme si c’était le seul moyen de pouvoir s’exprimer… entre elles. La plupart s’y trouvent meurtries à la suite d’expériences douloureuses, impliquant généralement des hommes, ou parce qu’elles ne savent tout simplement pas comment gérer leur quotidien. Dépendantes affectives, nymphomanes, mélancoliques, la retraite, c’est-à-dire se couper du monde extérieur semble être la seule cure efficace.

Viennent ensuite les personnages de Tui et Robin, intrinsèquement liés. Toutes deux originaires de ce même village, Robin vit maintenant ailleurs et est fiancée, mais décide de rester aussi longtemps que l’affaire de la disparition ne sera pas réglée. On sent pourtant qu’elle déteste cet endroit et on est en droit de penser qu’elle y a vécu quelque chose de marquant dans son enfance. Un soir, elle est la seule femme dans une taverne parmi les hommes. Elle n’hésite pas à les confronter pour en apprendre davantage sur Tui, bien qu’elle soit exposée à des commentaires sexistes et intimidants. En fait, Tui l’obsède et on sent grâce à de multiples plans évocateurs qu’une connexion spirituelle existe entre les deux. En cherchant Tui, c’est comme si elle voulant venger l’enfant en elle; un enfant qui a vécu un traumatisme, probablement à cause de quelque homme du village. En voulant retrouver le  potentiel violeur/meurtrier/kidnappeur, elle cherche à cicatriser une blessure qui n’a jamais guéri. Inévitablement, on revient sur la prédominance oppressante masculine. Comme l’écrit Mike Hale dans une critique en ligne : «Even Tui’s disappearance is a Macguffin[1], less a story element than a metaphor for the kind of armed resistance to male hegemony that constitutes the central idea of Ms. Campion’s body of work[2] ». Enfin il y a Tui qui est omniprésente dans Top of the lake, justement à cause de sa disparition. Lorsque Robin dans le premier épisode lui demande d’écrire sur un bout de papier le nom de son agresseur, celle-ci écrit « NO ONE ». N’accuser aucun homme revient à les accuser tous, ce qui démontre bien le climat machiste dans lequel elle vit, qui inspire peur, dégoût et horreur.

L’autre suspens

La force de Jane Campion dans Top of the lake, c’est d’intégrer la nature dans la diégèse, afin de créer l’ambiance appropriée : dans ce cas-ci, le suspens. Le premier plan de la série pourrait la résumer à lui seul (image ci-haut). Une jeune fille, Tui, s’avance lentement dans un lac, comme si elle voulait se noyer, alors que le soleil se couche derrière les montagnes. Le paysage prend le dessus sur l’être humain et ce lac semble vouloir l’engouffrer, s’emparer d’elle. La fin de la journée pourrait être comparée à la fin d’une vie, alors que le calme ambiant nous laisse croire qu’elle est laissée à elle-même et que personne n’est là pour l’aider.

Il est à noter que durant ce plan, aucune musique n’accompagne l’action, comme c’est le cas durant toute la série qui ne contient aucune trame sonore. Alors que la musique vient souvent amplifier un moment stressant dans une histoire, le silence fait tout aussi bien le travail dans Top of the lake puisqu’il produit une atmosphère de néant et laisse les personnages comme Tui et Robin à eux-mêmes, dans un monde où le patriarcat semble ligué contre elles. Enfin, autant la beauté de ces paysages exotiques nous estomaque;  autant ils nous rappellent constamment que nous sommes éloignés du monde civilisé et que la loi de la jungle avec toute sa cruauté prime.

Top of the lake est donc un suspense fascinant  qui nous transporte dans un autre monde. Il serait intéressant à l’avenir de voir plus de cinéastes de renom être à l’origine de miniséries. Dans le cas de Jane Campion, le pari est réussi puisqu’elle continue à explorer les relations hommes/femmes d’un regard unique. Cette série démontre aussi que l’on peut créer un suspens crédible sans avoir recours à des effets spéciaux ou une trame sonore poignante; l’intégration de paysages autant féeriques qu’inquiétants parvient à s’en charger.

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