Nashville (2012) : le phénomène « All about Eve »

Nashville est une nouvelle série diffusée depuis octobre 2012 sur les ondes de ABC et sur CTV Two au Canada. On y suit deux chanteuses du country, Ryana James, une star de renommée mondiale sur le déclin et Juliet Barnes, la nouvelle coqueluche le l’heure dont la pérennité pourrait s’avérer précaire. Afin de faire mousser les ventes, leur producteur a l’idée de les réunir pour une tournée aux États-Unis. S’ensuivront rivalités et jalousies entre ces deux paonnes, avec en toile de fond trois jeunes chanteurs qui tentent de percer. Si au cours de la saison le téléspectateur peut se délecter des constantes prises de bec entre Ryana et Juliet, il en est tout autrement quant aux personnages secondaires, ennuyeux à mourir. Nashville nous amène dans les coulisses du monde de la chanson et se veut aussi une certaine critique sur l’industrie, en pleine mouvance à l’ère des médias sociaux et d’une clientèle 2.0.

Aimer haïr

Au cours de précédentes critiques, j’ai souligné à maintes reprises l’importance pour les séries de compter des personnages attachants. Dans Nashville, c’est l’effet contraire qui se produit. On est en plein milieu du showbiz où les divas dominent et où l’argent entre à flots. La série m’a rappelé le film culte All about Eve (1950) de Joseph Mankiewicz, mettant en vedette Anne Baxter et Bette Davis. Cette dernière incarne Margo, une actrice vieillissante, mais bien établie dans le milieu. Le personnage d’Anne, Eve, à la suite de diverses manigances, réussi à se hisser au sommet, détrônant Margo… jusqu’à ce qu’une autre, plus jeune, vienne détrôner Eve.

La même chose se produit dans Nashville. Ryana est au faite de sa gloire, mais incarne dans l’industrie du disque la « vieille école ». Si elle fait preuve de professionnalisme quant à son travail, on retrouve ce côté « diva » dans sa vie personnelle. Elle reproche à son mari politicien, Teddy, d’entretenir une liaison avec une autre femme, alors qu’elle éprouve toujours des sentiments pour le guitariste Deacon, son amour de jeunesse, et connaîtra aura aussi quelques aventures d’un soir. Elle fait aussi preuve de mauvaise foi à l’égard de Juliet et toutes les occasions sont bonnes pour lui rappeler qu’elle est encore nouvelle dans le métier.

Mais c’est Juliet qui supplante toutes ses rivales en matière de frasques et d’égoïsme. Elle est belle, elle a du talent, mais n’en fait qu’à sa tête et traite les autres avec mépris. Elle laisse son fiancé au pied de l’autel, s’amourache du thérapeute de sa mère qui sort d’une cure de désintoxication et défie les conseils de son gérant, pourtant bien avisé. C’est Ryana, lors d’une altercation avec cette dernière qui résume le mieux son caractère : «You don’t take any responsibility for anything. I don’t know what you’re doing, but you hurt people all around you, all the time. Wake up! » Mais c’est justement cette irresponsabilité et ce manque d’empathie qui la rendent intéressante. Dans un livre qui analyse tous les méchants dans les films de Walt Disney, les auteurs Ollie Johnston et Frank Thomas écrivent : « Depuis toujours, le public est fasciné par les méchants. Leur comportement est aberrant; de ce fait, ils ont plus de relief que les personnages classiques et sont à l’origine de situations extrêmes[1] ». C’est justement ce qui se produit ici, et on en redemande.

Malheureusement, la série compte les personnages de Gunnar, Scarlett et Avery. Ces trois jeunes musiciens et chanteurs rêvent d’être reconnus et on leur donnera leur chance. Ceux-ci sont fades, inintéressants et on a l’impression qu’ils ont été inclus dans le scénario à titre de remplissage; la première saison compte tout de même 21 épisodes. De ce fait, au moins le tiers des épisodes est à oublier à cause de leur présence.

Un phénomène assez récent

Lors d’une des nombreuses querelles avec son producteur, Juliet, pour justifier les changements qu’elle veut apporter à son spectacle clame que 15 millions de fans la suivent sur Twitter et 30 millions la suivent sur Facebook. Ainsi, elle incarne le changement dans l’industrie. Les gens peuvent se procurer des chansons à la pièce et lui écrire directement ce qu’ils aiment ou non à propos de son travail. La convergence des médias lui apporte une popularité instantanée puisque ce sont ses chansons et l’accessibilité à sa vie personnelle qui font d’elle ce qu’elle est. Par contre, le fait d’être un livre ouvert sur la toile peut lui causer des ennuis puisque toutes ses frasques peuvent être révélées au grand jour.

Quand on extrapole, on se rend compte que les grandes chaînes américaines utilisent le même procédé depuis quelques années. Glee, Smash et Nashville, pour ne nommer qu’elles, génèrent non seulement des profits pour la diffusion des épisodes et la vente de DVD, mais aussi pour la vente des chansons que l’on retrouve à l’intérieur de celles-ci. À titre d’exemple, après une seule saison, on comptait 4,2 millions de téléchargement de chansons provenant de la série Glee[2].  Pour les septiques qui croyaient que l’apparition d’Internet signifierait le déclin de la télévision traditionnelle, force est d’admettre que les studios ont su s’adapter à cette nouvelle réalité et ainsi s’approprier leur part du gâteau.

En terminant, à l’heure où ces lignes sont écrites, on ne sait toujours pas si la Nashville reviendra pour une seconde saison.  Les intrigues sont assez prévisibles; on ne serait pas étonné si Ryana renouait avec Deacon et Juliet continuera probablement à en faire voir de toutes les couleurs à son entourage. Reste qu’on aime détester les personnages et qu’on est bien curieux de savoir jusqu’où ils iront.


[1] Méchants chez Walt Disney, par Ollie Johnston et Frank Thomas, Etats-Unis, éd. Dreamland, 1995

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