Dans la maison (2012) : spectateur d’un livre

Dans la Maison est le tout dernier long métrage de François Ozon qui a été présenté en avant-première au Québec au cinéma Excentris de Montréal le 10 avril 2013.  Germain est un professeur de français au lycée Gustave-Flaubert à Paris et est confronté à des élèves médiocres et sans imagination quand vient le temps d’écrire. Un jour, il tombe sur une composition de Claude, un jeune étudiant assez mystérieux, qui l’emplit d’une nouvelle passion pour la littérature. Les textes écrits tout au long du film ont pour cible une famille de la classe moyenne, les « Rahpa » (père et fils) et la mère Esther, dans laquelle Claude s’incrustera pernicieusement. Dans la maison est un film ambigu, dans lequel la ligne entre la fiction et la réalité est très mince. De plus, Ozon offre une réflexion sur l’inspiration et le voyeurisme, des thèmes déjà exploités avec brio dans certains de ses films précédents.

Réalité et fiction

On apprend au début de Dans la maison que Germain a déjà essayé d’écrire, mais sans grand succès. Par contre, il représente l’élite dans le film, puisque c’est lui qui conseille, et prête des ouvrages littéraires à Claude, qui deviendra son protégé. À l’opposé, ce dernier, vient d’un milieu défavorisé et comme les extrêmes se rejoignent, l’objet de leur fascination à tous les deux est une famille de la classe moyenne. Celle-ci, en apparence bien normale et harmonieuse, verra son bonheur troublé avec l’arrivée de Claude dans leurs vies. C’est justement ce qui plaît à Germain, qui encourage l’écrivain à ébranler les fondements fragiles de cette famille. Dès lors, le professeur et l’élève prennent un malin plaisir à ce jeu, comme s’ils cherchaient à détruire le mythe de cette classe, symbole d’après-guerre encensé (the american way of life), à laquelle ni l’un ni l’autre n’appartient.

Les écrits de Claude sont destinés à Germain, mais aussi à son épouse Jeanne, directrice d’une galerie d’art moderne en manque de sensations fortes. Lorsqu’ils lisent les textes ensemble, ils commentent, veulent modifier quelques passages et surtout, se questionnent (tout comme le spectateur) sur ce qui est vrai ou alors issu de l’imagination de Claude. Il est d’ailleurs inutile d’essayer de comprendre ce qui s’est réellement passé et il faut justement regarder Dans la maison comme une mise en abyme entre les arts (cinéma et littérature) et la réalité. D’ailleurs, François Ozon lors d’une entrevue a confirmé le tout : « Et en même temps, dans le film qu’est-ce qui est réel, qu’est-ce qui ne l’est pas ? On ne sait pas[1] ». À cela, il faut ajouter que le montage vient renforcer cette impression, puisque presque toutes les scènes sont tournées avec le même esthétisme; un acte délibéré du réalisateur.

Si on voulait faire une analogie avec le cinéma, de prime abord, Germain serait le réalisateur d’un film dont Claude serait le scénariste. Par contre, on réalise que le professeur n’a jamais été en contrôle de l’histoire et encore moins de son Pygmalion. En effet, c’est Claude qui tire toutes les ficelles, d’abord avec la famille qui est le sujet de ses écrits. Il aide Rapha (le fils) dans ses devoirs et ce dernier se sent vite attiré par lui. Puis, Claude séduit sa mère, Esther, question de provoquer dans la famille la bisbille jusqu’au bout. Mais voilà que Claude étend aussi son influence sur Jeanne dont la vie devient de plus en plus morne. On se rend rapidement compte que Germain ne contrôle plus rien, mais c’est encore cette obsession pour le virtuel, pour le plaisir d’entendre Claude lui concocter des fictions qui prévaut, quitte à ce qu’il se déconnecte complètement de la réalité, et ce, sans qu’il s’en soucie. En effet, Thomas Sotinel écrit au sujet du personnage dans le film : « Le professeur devient un monstre très humain, perdu dans le labyrinthe de la fiction, baladé par cet élève qui est devenu son maître[2] ».

Un leitmotiv pour Ozon

Sarah Morton, Swimming Pool

En regardant en arrière, on réalise que François Ozon a un coup de cœur envers les écrivains puisqu’ils ont été au centre de deux de ses récents films : Angel (2007) et Swimming Pool (2003). Angel est le titre d’une biographie écrite par l’auteure britannique Elizabeth Taylor (1912-1975), inspirée de la vie de la romancière victorienne Marie Corelli (1855-1924), plus connue pour ses romans à l’eau de rose.  Dans le film, on suit l’ascension et le déclin de la carrière d’Angel Deverell; une femme fière et profondément romantique. Dans Swimming Pool, une auteure de romans policiers, Sarah Morton, est en manque d’inspiration et décide de se rendre dans la villa de son éditeur en France afin de se changer les idées. Elle rencontrera la fille de celui-ci, Julie, et ensemble, elles partageront la responsabilité d’un meurtre. De retour à Londres, Sarah est inspirée et son roman est publié.

Angel Deverell, Angel

Dans ses deux cas, Ozon aime exploiter les relations entre l’auteur et ses sujets et joue beaucoup sur la dualité fiction/réalité. Si dans Angel, l’écrivaine maîtrise la plume d’une main de maître, il en va tout autrement de sa vie amoureuse qui est catastrophique. Peu à peu, elle sombre dans une douce folie et vit en déni constant de la réalité, le tout appuyé par le montage du film. Dans Swimming Pool, Sarah retrouve l’inspiration grâce à Julie, une jeune femme nymphomane et impulsive. Au cours d’une nuit agitée, elle tuera un homme et Sarah l’aidera à cacher le cadavre. À la toute fin, on voit l’auteure qui sort du bureau de son éditeur à Londres et elle croise Julie, qui est interprétée par une autre actrice : la Julie de France a-t-elle existée? Le film entier n’est-il issu que du point de vue de Sarah? Libre au spectateur d’interpréter le tout, reste que ces deux films se concentrent sur le point de vue subjectif des auteures et qu’Ozon aime entretenir cette ambiguïté, rendant à la fois hommage au pouvoir de la littérature et du cinéma.

En conclusion, Dans la maison s’inscrit dans une continuité chez Ozon ou fiction et réalité s’entremêlent. Le réalisateur dépeint très bien l’obsession pour l’imaginaire dans laquelle le personnage de Germain s’engouffre. Il devient prisonnier d’un certain voyeurisme qui est l’essence même du cinéma. On retrouve très certainement cette même caractéristique chez François Ozon, qui est actuellement en plein tournage d’un 14e long métrage intitulé Jeune et jolie. Ce film racontera l’histoire d’une jeune fille qui se prostitue pour le plaisir[3] et Charlotte Rampling fera partie de la distribution. Il s’agira de sa quatrième participation avec le réalisateur; comme quoi sa muse peut interpréter différents personnages et que les possibilités sont infinies, au cinéma comme en littérature.

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