La pirogue (2012): dire qu’on est au XXIe siècle

La Pirogue est le quatrième film du Sénégalais Moussa Touré en tant que réalisateur et a été présenté, entre autres, à la sélection « Un certain regard » au Festival de Cannes. L’histoire débute au Sénégal alors que 13 hommes et une femme décident de quitter la terre de leurs ancêtres et s’embarquent à bord d’une grande pirogue afin de joindre les Îles Canaries; territoire espagnol. Sans papiers et disposant de seulement 1 000 litres d’essence et 3 000 litres d’eau, les voyageurs expérimenteront un périple juché d’épreuves autant physiques que psychologiques. Alors que l’on peut déplorer un manque de profondeur des personnages, on ne peut rester insensible à ces âmes qui abandonnent tout dans l’espoir d’un monde meilleur, en espérant effectivement que ce soit le cas.

Individualité impossible et épreuves

Pour reprendre l’expression même du réalisateur, La pirogue est un huis clos à ciel ouvert. Bien que presque tout le film se déroule en mer et que la caméra ne quitte jamais des yeux les protagonistes, on ne connaît que des informations de base sur ceux-ci. Par exemple, Baye Laye, le personnage le plus présent à l’écran, était pêcheur et à laissé au Sénégal sa femme et son enfant.  Il y a aussi un musicien, une femme qui va retrouver de la famille à Paris, un ouvrier agricole et un père et son fils. Sinon, chaque personnage semble être encore sous le choc d’avoir tout quitté et de se diriger vers l’inconnu. Seule une scène vers la fin du film nous montre chaque personnage en gros plan nous révélant en voix-off les pensées des voyageurs, mais malheureusement, ce n’est pas assez pour qu’on s’y attache. Comme l’écrit Éric Morault dans sa critique en ligne de La Presse :« Bien sûr, on ne s’attend pas à ce qu’ils parlent comme des livres, mais les échanges sont plutôt pauvres et peinent à susciter de l’émotion[1]». Pour comprendre cette décision du réalisateur, il faut se rapporter au dernier plan du film où il est écrit qu’entre 2005 et 2010, plus de 30 000 Africains de l’Ouest ont traversé l’Atlantique dans le but d’atteindre l’Europe et qu’au moins 5 000 d’entre eux sont morts en cours de route. La pirogue, à l’image de ces chiffres marquants, demeure donc un film sur un groupe, refusant de privilégier l’individualité de l’un au détriment des autres.

La Pirogue, sans être un documentaire, n’est pas non plus une fiction, dans le sens où des milliers d’immigrants ont connu et connaissent le même sort. L’importance de ce film est bien là. De nos pays industrialisés, nous avons trop souvent tendance à juger ces nouveaux arrivants qualifiés « d’illégaux ».

Prenons par exemple le Canada. En 2010, un cargo contenant plus de 400 ressortissants Tamouls du Sri Lanka arraisonnait à Vancouver. Ces personnes espéraient obtenir le statut de réfugiés après avoir passé plus de quatre mois en mer dans des conditions que l’on imagine. Le gouvernement conservateur se trouvait autant inconfortable qu’excédé face à ces demandeurs d’asile. En même temps, des commentaires xénophobes fusaient partout au pays[2].

Justement, La Pirogue parvient à nous faire comprendre la détresse de ces gens qui n’hésitent pas à s’embarquer dans une aventure aussi périlleuse que dangereuse. Par exemple, en plein milieu du voyage, l’embarcation en croise une autre dont le moteur est en panne. Au lieu de leur venir en aide, ils décident de fuir à toute allure tant les places, la nourriture et l’eau sont limitées. Plus tard, l’essence vient à manquer sur leur propre embarcation et à la suite d’une violente tempête, les se font de plus en plus rares. N’ayant recours qu’à la prière comme source de réconfort, les passagers auront la sagesse d’esprit de se rationner par respect aux autres. L’âme résignée, ils offriront même une sépulture, aussi simple soit-elle, à ceux qui n’ont meurent en plein voyage; il y en aura au moins cinq.

Souvenir du septième art

Lifeboat (1944)

 Brièvement, sur une note plus « cinématographique », je n’ai pu m’empêcher de faire un lien entre La Pirogue et Lifeboat (1944) d’Alfred Hitchcock. Comme dans le film de Touré, celui de 1944 est un huis clos se déroulant en mer. En pleine Deuxième Guerre mondiale, un sous-marin allemand attaque un paquebot et neuf survivants de différents milieux sociaux se retrouvent dans un canot de sauvetage. Alors que les vivres viennent à manquer et que les chances de trouver du secours s’amenuisent, les personnages en viennent tous à se suspecter et ne pensent plus qu’à sauver leur propre peau. Les préjugés ressurgissent peu à peu et deux meurtres seront commis… Si ce n’est de la mise en scène, l’attitude des protagonistes est bien différente dans La Pirogue où aucun des personnages n’est jugé et où une solidarité sourde et implicite est bien établie entre eux.

En terminant, La Pirogue de Moussa Touré, sans être un chef-d’œuvre, vaut la peine d’être vu, ne serait-ce que pour donner l’occasion au spectateur de se mettre dans la peau de ces immigrants illégaux qui gagnent les côtes des pays occidentaux dans des conditions que nous ne pourrions jamais imaginer. Tout le désœuvrement d’une partie des Sénégalais est incarné dans cette embarcation légère, ce qui n’est pas peu dire. Il est dommage que l’on n’ait pas assez approfondi la personnalité de ces immigrants. Après tout, ils viennent de plus en plus redéfinir le portrait de nos sociétés.

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