La reine du foyer (2013) : quand la société vous dit quoi faire

Depuis plusieurs années, la chaîne Historia d’Astral média produit des émissions à contenu québécois qu’elle se permet de diffuser à heures de grande écoute; fait rare sur les chaînes câblées. Plusieurs séries ont particulièrement marqué le paysage de la chaîne : pensons à J’ai la mémoire qui tourne, Les 7 péchés capitaux, Les rois de la patate et Dans un cinéma près de chez vous. Dans tous ces cas, on revient sur l’histoire du Québec, en particulier des soixante dernières années en abordant plusieurs sujets qui forment notre histoire comme la religion, les premières salles de cinéma, la vie en famille et même la montée et le déclin des stands à patate frites! Dans tous ces cas, on mélange des images d’archives aux témoignages d’experts et de citoyens québécois. La recette est fort simple, mais fonctionne parce qu’on s’y reconnaît et fait appel à la mémoire collective. Cette année, la chaîne récidive avec deux séries portant sur l’évolution de l’homme et de la femme à partir de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à nos jours : Papa a raison et La reine du foyer. Dans cette dernière, on constate que la femme a exercé plusieurs fonctions dépendamment des aléas historiques et politiques des dernières décennies; le plus souvent victimes des événements que « maîtresses » de leur propre destin.

Prisonnières : le paradoxe d’une association entre la société de consommation et la religion

La Reine du foyer est divisée en trois épisodes : 1945-1959, 1960-1975 et 1976 à nos jours. En fait, cette histoire commence par la force des choses, c’est bien le cas de le dire, puisque les hommes combattent en Europe contre les troupes d’Hitler. Évidemment, le Canada et le Québec ont besoin de main d’œuvre et il faut faire appel aux femmes. Bien qu’elles exercent les mêmes métiers autrefois occupés par des hommes, elles gagnent par contre la moitié de leur salaire et peuvent travailler jusqu’à 72 heures par semaine. Néanmoins, cette expérience permet à celles-ci de gagner et gérer leur propre argent. On crée même des garderies pour les accommoder. Cet épisode tire assez vite à sa fin, puisque la guerre se termine et les hommes retrouvent leurs emplois. Mais comment convaincre les femmes de retourner au foyer? Autant la société de consommation et la religion se mettront de la partie pour faire oublier ces années « exceptionnelles » dans l’histoire. Un intervenant dans la série mentionne d’ailleurs qu’il fallait « reconstruire une fonction maternelle ». En effet, plus une femme a d’enfants, moins elle a le temps de travailler à l’extérieur. Certes, la femme est libre d’exercer un métier, mais dès qu’elle se retrouve enceinte, il est temps pour elle de regagner sa cage dorée.

Sous le « règne » du premier ministre du Québec Maurice Duplessis, on assiste à l’électrification des campagnes et à l’avènement sur le marché des électroménagers. Ces deux changements majeurs vont contribuer à renforcer la sédentarité des ménages vivant sur une ferme (grâce à des technologies permettant de faire plus avec moins d’effort), mais surtout à freiner ou du moins ralentir l’exode vers les grands centres, moins bien vus du clergé et où les tentations en tout genre sont bien plus fortes.  De toute façon, la religion exerce une si grande emprise, que les femmes du Québec continuent à faire beaucoup d’enfants; ce qui les maintient à temps plein à la maison[1]. Pour la société québécoise, c’est le meilleur des deux mondes puisque la société de consommation parvient à s’implanter, tout en maintenant les valeurs intactes… pour le moment.

Voici un exemple probant de collusion entre la religion et la société de consommation. Il s’agit d’une publicité québécoise de 1963 de la compagnie « La Belle Fermière » (décidément, toujours ce monde rural!)

Cette publicité se déroule dans un cours de préparation au mariage. Le couple est impassible et ne remet rien en question. L’homme qui est debout (un prêtre?) ne leur parle pas de l’Évangile, mais bien d’un produit de consommation. « On prend un homme par l’estomac », dit-il. Les rôles ne pourraient être plus simples; la réussite d’un mariage dépend de la femme. Si elle cuisine bien, elle saura satisfaire son homme et tout ira bien. Et puis elle réussira encore mieux si elle achète les produits de cette compagnie en particulier. Le slogan est d’ailleurs, « la saucisse la Belle Fermière, ça fait partie de la famille ». Encore une fois, la consommation est reliée à la religion puisqu’ici, acheter des produits équivaut à souder un couple.

Mais à mesure que le temps passe, La reine du foyer nous démontre que pour la génération du baby-boom, la consommation devance aisément la religion. Dans un ultime effort pour garder les femmes à la maison, l’Université d’Ottawa crée un bac en sciences domestiques. Encore une fois, tout le savoir de ces demoiselles est orienté vers le foyer, faisant d’elles des expertes des tâches ménagères. C’est en 1962 que Claire Kirkland Casgrain est élue à l’Assemblée nationale du Québec, faisant d’elle la première femme à siéger dans la belle province. En 1964, elle fait adopter la Loi sur la capacité juridique de la femme mariée permettant aux femmes mariées d’exercer des actes juridiques sans le consentement de leur mari. L’émancipation ne fait que commencer…

Et maintenant ?

Le troisième épisode se penche sur la moitié des années 70 jusqu’à nos jours. Moyens de contraception, dénonciation de la violence faite aux femmes, changement de la loi sur le viol, fréquentation en masse de la gent féminine vers les cégeps et les universités ; c’est dans ces années que les changements les plus importants se concrétisent. Deux termes reviennent constamment au cours de tout l’épisode : le choix et la superwoman. En effet, elles sont dès lors maîtresses de leur destinée, mais n’arrêtent pas d’enfanter pour autant. Elles parviennent donc à tout faire ; tenir un foyer et occuper un emploi à temps plein. Il faut d’autant plus saluer leur courage parce que l’implantation des garderies à grande échelle et une amélioration sur les congés de maternité se sont faites progressivement. D’un autre côté, le record du nombre de divorces atteint un record en 1987 avec un taux de 50 %. Viennent ensuite les familles reconstituées ; la société sera toujours en mouvance, faisant fi d’un équilibre.

En terminant, La reine du foyer est une série fascinante, réalisée pourtant avec peu de moyens. On constate à quel point l’évolution des mœurs a monté en flèche dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Pourtant, il y aura toujours du chemin à faire quand on constate que l’équité salariale n’est pas établie mur à mur au sein du Québec. On est aussi en droit de se demander si le « combat » hommes/femmes ne va trop loin. Par là, je pense à la célèbre affaire « Éric » et « Lola » où cette dernière demande une pension alimentaire pour elle-même (et non ses enfants) alors qu’elle n’a jamais été mariée avec son conjoint[2]. Néanmoins, l’important, c’est de se rappeler tout le chemin accompli ; ce que la chaîne Historia vient de faire avec brio. Comme l’a dit l’ancien président français François Mitteyrand : « Un peuple qui n’enseigne pas son Histoire est un peuple qui perd son identité ».


[1] Fait intéressant qu’on apprend dans la série, au début des années 60, un loyer à Montréal coûte environ 15 $, alors que le prix d’un condom (vendus j’imagine en toute clandestinité) est de 1 $… de quoi en décourager plus d’un!

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