Le fils de l’autre (2012) : « tu veux dire que je suis l’autre? Que l’autre c’est moi?»

Le fils de l’autre est le troisième long métrage de Lorraine Levy et raconte l’histoire de deux familles : l’une juive vivant en Israël (Alon et Orith Silberg et leur fils Joseph) et l’autre musulmane (Saïd et Leïla Al Bezzaz et leur fils Yacine) vivant en Cisjordanie.  Il y a 18 ans, les deux femmes ont accouché en même temps et dans le même hôpital. Les infirmières, prises de panique lors d’un bombardement, ont interverti par erreur les deux garçons. Les deux familles apprennent la vérité, décident de se rencontrer et un lien d’amitié s’établira entre eux, en particulier entre Joseph et Yacine.  Ceux-ci sont en effet « tiraillés » entre les liens affectifs qu’ils entretiennent par rapport à leur famille « d’adoption » et les liens du sang qui les relient à l’autre[1]. Déjà en soi, le sujet est très poignant, mais ajoutez à cela deux religions, deux cultures et deux pays vivant en perpétuelle friction, le film aurait pu facilement tomber dans la politique ou prendre parti. À l’inverse, on assiste à un film touchant qui, vu les circonstances, unifie deux familles que jamais le destin n’aurait réunies autrement.

La politique en arrière-plan

Comme tout le monde, j’entends assez régulièrement lors des bulletins de nouvelles des reportages sur les conflits qui ne semblent jamais cesser entre les États de la Palestine et d’Israël. Il est néanmoins difficile de se forger une opinion claire sur la situation, tellement celle-ci est complexe. Avant d’aller voir le film, j’avais quelques appréhensions quant à l’angle de traitement qu’allait choisir la réalisatrice. Pro-Palestine? Pro-Israël? Pourquoi choisir son camp? Lors d’une entrevue, la réalisatrice Lorraine Levy a avoué : « C’était un film difficile à réaliser et à produire. Nous marchions sur des œufs. Il est tourné en quatre langues, au pied du mur de séparation et nous étions tous très émus. »  En fait, les références au conflit se trouvent davantage en arrière-plan; une trame assez secondaire de l’histoire qui préconise le chemin qu’ont à parcourir les membres des deux familles.

Après la première rencontre passée entre les membres des deux familles, leurs fils, Yacine et Joseph se voient de plus en plus régulièrement. On peut constater qu’à chaque fois, c’est extrêmement compliqué de passer d’un pays à l’autre. Les militaires, arme à la main, vérifient minutieusement chaque passeport. Par chance, Alon Silberg, le père de Joseph, est colonel au sein de l’armée israélienne et pourra procurer facilement des passeports aux membres de la famille Al Bezaaz. On comprend dès lors que les deux citoyens n’ont pas une totale liberté de mouvement. Par exemple, Yacine fait des études en médecine à Paris. On s’imagine que ça doit être plus facile pour lui d’effectuer un vol Palestine-France que de se rendre chez ses voisins Israéliens… Aussi, dans plusieurs plans du film, on remarque en arrière-plan la présence de ce mur de pierre très haut avec des barbelés au sommet. Le spectateur ne peut s’empêcher de penser au mur de Berlin, ce « mur de la honte » détruit il y a seulement quelques décennies alors que dans ce coin du monde, l’histoire se répète; cette construction étant un rappel continuel d’un dialogue rompu. Finalement, on constate que quatre langues sont utilisées dans le film. L’hébreu entre Israéliens, le français au sein de la famille Silberg, l’arabe en Palestine et l’anglais comme langue universelle, surtout utilisée entre les deux familles. Deux langues différentes, tout comme deux religions tendent naturellement à isoler deux communautés. Vu la situation entre la Palestine et Israël, on ne peut s’étonner que Yacine et Joseph n’aient pas appris la langue de l’autre, ce qui montre à quel point les deux pays pourtant si proches sont à des années lumières…

À la recherche de nouveaux repères

Lorsque Joseph apprend qu’Alon et Orith ne sont pas ses parents biologiques, sa première réaction est de demander « est-ce que je suis toujours juif? » On comprend dès lors à quel point la religion est importante pour lui. Malheureusement, le rabbin de sa communauté ne pense pas de cette façon. Il lui explique qu’il devra se convertir au judaïsme, bien que Joseph soit circoncis, et ait célébré sa Bar Mitzvah. Quand ce dernier lui demande ce qu’il advient du Palestinien, véritable fils de ses parents, le rabbin lui répond que dans son cas, il n’y a pas de conversion puisqu’il est juif… Du côté de Yacine, une des premières réactions est de dire « je suis mon pire ennemi et je dois m’aimer ». En effet, ce dernier a grandi dans une famille où le père, ingénieur de formation, se retrouve mécanicien, lequel blâme sûrement Israël pour la condition dans laquelle il se trouve. De plus, le grand frère de Yacine, Bilal, est l’exemple type d’une nouvelle génération ayant subi une sorte de lavage de cerveau, croyant que tous les juifs sont à l’origine des maux de la Palestine. Les deux frères étaient très proches, mais la nouvelle sur l’origine de Yanice a refroidi Bilal qui se met à le voir d’un autre œil. Par contre, le temps arrangera les choses.

La beauté dans ce film, c’est que les personnages passent par-dessus leurs réticences initiales et décident de faire face à la réalité en traversant « le mur », autant physique que psychologique. Yanice, qui revient tout juste de France, est le premier à se rendre en Israël sans ses parents. Il rejoint Joseph qui vend des glaces à la plage et tout de suite, s’improvise vendeur. Il adore le contact avec les gens et garde l’argent économisé pour sa famille. De son côté, Joseph est musicien et quand il va dîner chez sa famille biologique, il dissipe vite la tension alors qu’il se met à chanter; toute la famille s’y met, nous offrant un beau moment cinématographique. Même Bilal, le plus réfractaire dans toute cette situation ouvre ses horizons et se rapproche de Joseph tout en restant très attaché à Yanice. La fin, tout particulièrement poignante nous montre les trois garçons, main dans la main; unis; un message d’espoir pour les générations futures…

En conclusion, le fils de l’autre est le meilleur film de Lorraine Levy jusqu’à ce jour. Apolitique pour ce qui est de la trame principale, ce long métrage nous fait oublier « l’ennemi héréditaire », quel qu’il soit et nous plonge dans une quête d’identité entre deux êtres faisant preuve d’ouverture d’esprit et d’empathie à l’égard de l’autre. À l’image de l’histoire dans le film, celui-ci a été tourné avec une équipe composée de Français, d’Israéliens et de Palestiniens; une collaboration qui nous donne confiance en l’avenir.


[1] À noter qu’au cours du texte, lorsque je parlerai du père d’un des deux personnage, je ferai bien entendu allusion au père dit  « adoptif »; celui chez qui le fils a été élevé.

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