De rouille et d’os (2012): entre violence et tendresse

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En nomination aux Oscars pour, entre autres, le meilleur film étranger, De rouille et d’os de Jacques Audiard met en scène deux destins parallèles : celui de Stéphanie, une dresseuse d’orques qui suite a un accident de travail, devra se faire amputer des deux jambes et celui d’Alain, sans emploi ni domicile qui finira par participer à des combats de boxe itinérants afin de subvenir aux besoins de son fils qu’il connaît à peine. Ces deux êtres se rencontreront et vivront une histoire à la fois d’amour et d’amitié. Pour ceux qui connaissent bien le cinéma et son histoire, pensons à un mélange de Fight Club (1999) de David Fincher, la Strada (1954) de Fellini et quelques scènes rappelant Le voleur de bicyclette (1948) de Vittorio da Sicca; ce chef d’œuvre du néo-réalisme italien. Ce sont évidemment des films très différents, mais c’est justement cet amalgame de genre qui donne au film toute sa force.

Simplicité et dualité des personnages

Du début à la fin, nous en savons très peu sur la personnalité de Stéphanie et d’Alain. Ce mystère, ou plutôt, cette simplicité recherchée par le réalisateur rend  De rouille et d’os très touchant. Le film débute avec Alain et son fils. On sait qu’il en a la garde, mais on ne sait dans quelles circonstances ni où est la mère. Alain est un être très primitif et ce trait de personnalité s’exprime de deux façons: d’une part, il parle peu, suit son instinct, ne fait aucun plan à long terme, trouve normal de se battre quitte à se blesser sérieusement et surtout, montre très peu ses sentiments. D’autre part, on assiste surtout au côté positif de cette simplicité tout au long du film alors qu’il s’occupe de Stéphanie après son accident. Ils s’étaient rencontrés préalablement dans un bar et après l’avoir reconduit chez elle, lui donne son numéro de téléphone. Plusieurs mois plus tard à la suite de son accident, Stéphanie l’appelle et sans se poser de questions, il va chez elle. Pas une fois il ne la dévisage ou ne montre un sentiment de pitié à son égard. Il la traite comme n’importe qui et sera toujours là lorsqu’elle aura besoin de lui. C’est encore une fois grâce à cet instinct primaire qu’il parviendra avec seuls ses poings à briser une épaisse couche de glace alors que sont fils tombé dans l’eau glacée, frôle de près la noyade.

La première fois que l’on voit Stéphanie, elle est dans un bar, « habillée comme une pute » selon le franc-parler d’Alain. Elle a fait l’objet d’une bagarre et on se demande si cette femme, d’une très grande beauté ne provoque pas ce genre de situation en séduisant les hommes, pour ensuite refuser leurs avances. Après son accident, elle avoue à Alain qu’elle aimait qu’on la regarde, qu’on la désire.  À mesure qu’elle et lui se rapprochent, on s’imagine bien qu’elle tombe amoureuse de lui, mais n’en laisse rien paraître et ne dit mot. Même lorsqu’il la laisse en plan dans un bar pour une autre, elle ne fait pas une scène et lui demande par la suite seulement un peu de respect. Malgré son accident et la pudeur bien normale qu’elle ressente suite à la perte de ses jambes, elle n’hésite pas un instant à braver le regard des gens et à aller nager dans la mer lorsqu’Alain l’amène à la plage. Plusieurs plans dans le film nous montrent la symbiose entre Stéphanie et l’eau. Plus que son métier, elle affectionnait réellement les orques. On comprend dès lors l’importance pour elle de ce deuxième monde, de la joie qu’elle ressente à nager comme tout être humain et ce, bien qu’elle n’en dise mot. C’est justement c’est instinct primaire, cette simplicité qui réunit les deux personnages. Les amants s’interrogent peu, vivent au jour le jour. Stéphanie doit réapprendre à vivre, alors qu’Alain doit apprendre s’attacher.

Le clair-obscur

Exemple d’un clair-obscur: Georges de La Tour – Saint Joseph charpentier

Voici sur Wikipédia la définition de cette technique de peinture : « pratique artistique permettant de produire sur le plan de l’image des effets de relief par la reproduction des effets de l’ombre et de la lumière sur les volumes perceptibles dans l’espace réel. (…) Lorsque des parties claires côtoient immédiatement et sans dégradé des parties très sombres, créant des effets de contrastes parfois violents, et que l’ombre domine l’ensemble du tableau on parle de ténébrisme pour qualifier cet effet de style. »  Cette technique est utilisée dans beaucoup de plans du film à travers les jeux de lumière. Les contrastes entre la clarté (l’espoir) et la noirceur (la mélancolie) viennent renforcer la dualité des personnages et donne tout son sens au film. En voici un exemple parmi tant d’autres pour illustrer mon propos :

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Dans l’image ci-dessus, Alain vient rendre visite à Stéphanie pour la première fois depuis son accident. Tous les rideaux de son appartement sont tirés et on a peine à y voir. À ce moment dans le film, Stéphanie n’est pas (ou peu) sortie de chez elle et on imagine que peu de ses proches l’ont vu dans cet état. Il lui a fallu une grande force de caractère pour contacter Alain, alors qu’on imagine qu’elle éprouve quelques sentiments pour lui. Toute cette noirceur transmet l’effet de vulnérabilité que ressent Stéphanie et lui donne l’effet d’un animal sauvage au fond de sa tanière où règne le désespoir.

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Dans l’image ci-dessus, la relation entre Stéphanie et Alain s’est intensifiée. Cette dernière a peu à peu repris confiance en elle, d’autant plus qu’elle peut maintenant marcher grâce à des prothèses qu’elle vient tout juste de se faire installer. C’est la première fois qu’Alain la voit sur ses deux jambes (sic.) et dans cette image, toute la lumière domine et éclaire de plein fouet Stéphanie. Toute mélancolie a cédé sa place au bonheur et à l’espoir, ce que le spectateur ressent également.

En terminant, il est aisé de comprendre pourquoi De rouille et d’os est dans la course aux Oscars. Des scènes très violentes (notamment les combats impliquant Alain) contrastent avec des scènes d’une touchante tendresse suivant la rencontre entre ces deux êtres. Stéphanie dans un profond désespoir au début du film renaît de ses cendres grâce à cette rencontre. L’absence de pitié et vivre au jour le jour définit leur relation. Autant Alain, dans son silence s’inflige des blessures corporelles dans des combats itinérants, autant, il se dévoue de façon fort naturelle à Stéphanie. Du côté de celle-ci, autant la vie ne tient qu’à un fil après son accident, autant Alain et son amour pour l’eau et les orques viennent conforter cette femme désormais fragile. C’est grâce à la judicieuse utilisation du clair-obscur dans la plupart des plans qu’on est à même de ne faire qu’un avec les personnages. La beauté de ces compositions incorpore un effet poétique au film qui ne peut laisser quiconque insensible.

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