Dowton Abbey, saison 2 (2011) : noblesse, l’art de paraître

Presque l’entièreté de la deuxième saison de Downton Abbey se déroule durant la Première Guerre mondiale et la vie de chaque individu à Downton se trouve ébranlée par cet événement historique. Des hommes, quel que soit leur rang, se joignent à l’effort de guerre et il devient inévitable que le domaine des Grantham soit en partie converti en hôpital tellement le nombre de blessés est grand. Dans ma critique sur la première saison, je me suis penché sur le monde des domestiques, la hiérarchie qui existait entre différentes fonctions et la dévotion presque aveugle que ceux-ci vouaient à la famille qui les employait. La guerre dans la deuxième saison insuffle un vent de changement au sein de la société qui fera ressortir les contrastes entre le peuple et caste nobiliaire. Je me pencherai sur celle-ci dans ce texte. Comme le dit la comtesse douairière de Grantham (Violet) lors du troisième épisode : « war breaks down barriers and when peacetime re-erects them, it’s very easy to find oneself on the wrong side ».

Abolir les barrières

Les exemples où l’aristocratie se met à côtoyer de plus près les gens du peuple sont nombreux au cours de la deuxième saison alors que la guerre fait rage. Il y a d’abord Matthew, l’héritier, qui est devenu officier sur le front et servira aux côtés de deux valets de pied de Downton, Thomas et William. Il ne les traite pas en supérieur et ils ont des rapports sur le même pied d’égalité. Lorsque Downton est converti en hôpital, Lady Sybil et Lady Edith sortent de leur cage dorée de leur plein gré afin de venir en aide aux blessés. Alors que Sybil devient infirmière, Edith se rendra d’abord utile dans une ferme du voisinage alors qu’elle conduit un tracteur (son chauffeur Tom lui a donné des leçons), puis elle sera responsable de toute l’aile où reposent les blessés de guerre à Downton. Pour ce qui est de Lady Mary, elle n’hésitera pas se rendre au palais de justice avec sa femme de chambre Anna, alors que le mari de cette dernière, M. Gates, est accusé de meurtre. De son côté, Lady Grantham vient en aide aux domestiques chez son amie Isobel afin de distribuer des repas à des soldats de retour de guerre. Il aura donc fallu attendre ces circonstances exceptionnelles pour que des rapprochements du genre se produisent.

Dans la plupart des familles, les générations plus âgées regardent le progrès d’un œil méfiant alors que les plus jeunes sont plus ouverts aux idées nouvelles. C’est le cas ici de Sybil qui est passionnée de politique alors qu’à cette époque en Angleterre, on se demande si on devrait donner le droit de vote aux femmes. Elle se joint même à des regroupements dans les rues afin d’écouter le discours de politiciens. Plus tard dans la série, elle et le chauffeur Tom tomberont amoureux. Bien consciente que jamais ses parents n’accepteront cette relation, elle choisit néanmoins de rester avec lui. Comme elle l’affirme à un certain moment, depuis la guerre, elle est devenue une nouvelle personne. Pour la première fois, elle se sent utile et affirme même que jamais elle ne veut retrouver son mode de vie antérieur. La décision de Sybil de se marier avec Tom choquera profondément son père Lord Grantham. Bien que les autres n’aient pas une réaction aussi extrême, ils ne voient pas d’un bon œil cette union. La première frustration passée, son père lui donnera néanmoins sa bénédiction et lui donnera un peu d’argent avant qu’elle parte avec son fiancé vivre à Dublin. Par contre, lui et son épouse n’assisteront pas au mariage. Du coup, la réaction du comte n’est pas aussi virulente qu’elle aurait pu l’être, mais reste néanmoins sévère. C’est sa mère, la comtesse douairière, qui tentera de relativiser le « scandale » en enjolivant la vérité; essayant de lui trouver des liens de parenté avec d’autres familles aristocrates.

Downton S2 famille

Le sang bleu[1]

Bien que la guerre ait contribué à rapprocher les classes de la société, les membres de la noblesse restent tout de même une classe à part du reste de la société. Les mariages de convenance entre cousins ou autres familles nobles demeurent la norme et l’héritage transmis de génération en génération représente une grande fierté chez celles-ci. Si le mariage entre Tom et Sybil est désapprouvé par toute la famille, l’éventuelle union entre Lady Mary et sir Richard Carlisle ne crée pas un scandale aussi grand. En fait, Carlisle est un richissime magnat de la presse qui a été anobli il y a peu de temps. N’appartenant pas tout à fait à la « vraie » noblesse, certains membres de la famille approuvent à moitié cette union et gageons que l’argent y est pour quelque chose. Cependant, les préjugés persistent. Alors que lui et Mary visitent une maison qu’ils projettent d’acquérir, Carlisle lui dit que bientôt il achètera œuvres d’art,  tableaux, etc. Et Mary de lui répondre sèchement : « you lot buys it, mine inherits it ». Plus tard, dans une scène entre la comtesse douairière et Lady Edith, cette dernière est découragée et la comtesse lui dit « Don’t be defeatist, it’s really middle class ».

Bien sûr, la plupart des nobles possèdent une fortune et un domaine hérité de leurs ancêtres, mais que font-ils de leurs journées ? Voici un échange particulièrement révélateur du sixième épisode entre Lady Grantham, sa belle mère la comtesse douairière Violet et leur cousine Isobel quant à l’avenir de Downton lorsque la guerre sera terminée et que les soldats rentreront chez eux :

-Lady Grantham : I agree, but they’ll all be leaving Downton soon.

-Isobel: So you want it just to be a private house again?

-Violet: Well, Shouldn’t she? Or would you like to abolish private houses?

-Isobel: Well, that life of changing clothes and killing things and eating them, do you really want it again? Wouldn’t you rather Downton to be useful?

-Lady Grantham: Oh, but the house is useful. We provide employment and…

-Isobel: Please, let me look into keeping it open as a center for recovery. I could run it. The house could be so much more than it was before.

D’une part, Downton est un domaine immense et on a peine à croire qu’une famille de cinq personnes ait besoin de toutes ces pièces. Bien que les Grantham aient fait le sacrifice de céder une grande partie du domaine durant la guerre, ils ont néanmoins le désir de retrouver leur intimité, de ne rien changer à l’ordre des choses en léguant aux héritiers un mode de vie perpétué des générations durant. D’autre part, il est très intéressant d’entendre la perception de ce mode de vie de la bouche d’Isobel, cousine d’origine plus modeste. Pour elle, leur vie se limite à la chasse, aux repas et aux beaux habits. J’avais mentionné dans mon article sur la première saison que la présence de beaucoup de domestiques s’expliquait davantage pour des raisons d’apparence et de prestige. Mais il vient des temps où cette même apparence devient vitale pour un pays, au détriment même de ceux qui assument ces fonctions. Lors de la guerre, Lord Grantham meurt d’envie de rejoindre les soldats, mais le gouvernement s’y oppose et le nomme colonel. Bien que la charge soit prestigieuse, elle se révèle purement honorifique et implique peu de responsabilités. En effet, l’effort de guerre du comte se limite à distribuer des médailles aux soldats ayant fait preuve de courage. Un représentant du gouvernement lui affirme que recevoir des mains d’un homme comme lui une distinction a pour effet de remonter le moral des troupes et c’est le cas. Dans la vie un symbole est parfois aussi important que la vérité et voilà comment on pourrait expliquer la raison d’être de la noblesse, au même titre que celle de la reine de nos jours.

En conclusion, la saison 2 de Downton Abbey nous rend toujours autant otage de notre téléviseur. On assiste à une période de l’histoire fascinante, d’autant plus qu’elle est vécue sous nos yeux par toute une communauté dont les destins s’en trouvent bouleversés. La guerre terminée et les années 20 débutant (période surnommée « les années folles ») dans la troisième saison, il sera intéressant de suivre l’évolution des relations entre les domestiques et patrons.


[1] L’explication la plus répandue de cette expression remonte à plusieurs siècles auparavant alors que la mode chez la noblesse était d’avoir le teint le plus blanc possible, ce qui faisait ressortir la couleur bleue des veines alors qu’elle était moins apparente chez les paysans qui travaillaient toutes leurs journées sous le soleil.

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