Des Femmes et des Bombes (Bomb Girls) : identité canadienne et émancipation

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Bomb Girls est une série canadienne dont la première saison de six épisodes a été diffusée en anglais sur le réseau Global dès janvier 2012 et en français sur AddikTV à l’été 2012 au Québec. Une deuxième saison de 12 épisodes débutera en 2013 sur les ondes de Global dès janvier. La série suit la vie de quatre femmes d’âges et de milieux différents travaillant dans une usine d’armement pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces femmes, pour la plupart, effectuent ainsi leur première incursion dans le monde du travail, participant à leur manière à l’effort de guerre. En travaillant dans un établissement mixte, elles seront confrontées au racisme, au sexisme et seront exposées à une vigoureuse propagande.

Émancipation
Les quatre personnages principaux sont bien évidemment des femmes. Il y a Lorna, dans la quarantaine, superviseure à l’usine d’un groupe de femmes, Gladys, issue de la haute bourgeoisie, Betty, indépendante et solitaire et Kate, qui rêve de devenir chanteuse et dont l’identité réelle demeure un mystère. Ces trois dernières travaillent à la fabrication de bombes dans une usine d’armement alors que Lorna est leur superviseure. Leur incursion dans le monde du travail, et donc, dans la société, contribue à les émanciper, et elles acceptent de moins en moins d’être traitées comme des citoyennes de second ordre. Gladys tente de faire oublier son statut de bourgeoise qui l’isole des autres, Kate se lie d’amitié avec un chanteur de jazz noir, Betty deviendra malgré elle l’icône d’un documentaire sur l’effort de guerre des femmes et Lorna aura une liaison avec un jeune Italien travaillant aussi à l’usine. Dans une décennie antérieure, des femmes comme Gladys, Betty et Kate n’auraient eu d’autres choix que de se trouver rapidement un mari qui les aurait entretenues. Elles seraient demeurées à la maison, se seraient occupées de leurs enfants et des tâches ménagères. En ce milieu du XXe siècle, les jeunes hommes étant partis guerroyer en Europe, le manque de main d’œuvre est une occasion unique pour les femmes de contribuer à la guerre tout en étant rémunérées et traitées en adultes.

Propagande
Le thème de la propagande est aussi exploité dans Bomb Girls. Alors qu’une bombe explose par accident dans la cour de l’usine, le patron, au lieu de mener une enquête soignée, décide de prendre comme bouc-émissaire Marco, un Canadien d’origine italienne. Au Canada pendant la Seconde Guerre, les Italiens sont vus d’un mauvais œil par le gouvernement étant donné l’alliance de l’Italie de Mussolini avec l’Allemagne d’Hitler. On empêche même les Italo-Canadiens de combattre pour leur nouveau pays, bien qu’ils n’aient rien à voir avec ce qui se passe en Europe. Lorna, quant à elle, a deux fils qui se battent sur le front en Europe. Dans un télégramme de l’armée qu’elle reçoit, elle apprend que l’un d’eux vient d’être promu pour sa bravoure. Aussitôt, le directeur de l’usine s’empresse de la sélectionner afin qu’elle lise un discours qui sera radiodiffusé dans le pays en entier promouvant l’effort de guerre. Par contre, son mari n’est pas dupe de la supercherie, lui qui a perdu l’usage de ses jambes lors de la Grande Guerre. Pour sa part, Betty sera choisie par une maison de production pour incarner la Canadienne « type »; celle qui montre l’exemple en participant à l’effort de guerre. Lors de la projection du court film de propagande, on la voit habillée en petite robe d’été (alors qu’elle porte toujours des pantalons), sortir de sa maison, dire au revoir à ses enfants (elle n’en a pas) et effectuer ses tâches à l’usine avec un sourire radieux (alors que le travail est très monotone). Lors de la projection en public, tout le monde dans la salle ne peut s’empêcher de rire puisque connaissant Betty, ils savent très bien que le personnage du film et la femme sont bien différents. À ce sujet, voici ci-dessous un très court film de propagande américain typique de ces années s’adressant aux femmes qui vaut le coup d’œil.
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Une série canadienne?
N’ayant pas fait de recherches avant d’écouter la série, j’en ai tout simplement déduit que celle-ci était américaine puisqu’elle était traduite de l’anglais. En fait, il a fallu que j’attende le troisième épisode pour me rendre compte qu’il s’agissait effectivement d’une série canadienne. Comment est-ce possible? N’importe quel pays qui produirait une série sur l’effort de guerre, quel qu’il soit, incorporerait dans ses scènes des références historiques précises relativement à leur pays. Dans Bomb Girls, on ne sait pas dans quelle province les filles travaillent (probablement l’Ontario), il n’y a aucune référence à des politiciens ou à des lois précises. J’ai déjà mentionné, dans un article sur la série Les Petits Meurtres d’Agatha Christie que j’appréciais le fait qu’il y avait peu de références au contexte politique de la période d’entre-deux-guerres en France parce que celle-ci, plus neutre, permettait de rejoindre un auditoire plus vaste. C’est que la série en soit se voulait apolitique, se cantonnant dans le genre policier. Dans Bomb Girls, la situation est différente. L’effort de guerre des femmes dans des usines d’armement est une image forte de l’Amérique, d’autant plus que le Canada s’est joint très tôt aux alliés lorsque le conflit a commencé. Alors, pourquoi rendre cette série si neutre? Dans un article publié en ligne, Michael McDonald écrivait à propos de la CBC, télévision d’État canadienne : «The mentality seems to be that, since $1.1 billion dollars of tax-payer money underpins the broadcaster, not a single one of those tax-payers should ever see anything on the CBC that they disagree with, feel awkward about, or dislike ». Ainsi, il semble qu’en ne voulant exclure ou choquer personne dans le traitement du scénario, les séries canadiennes en général tendent à être si neutres, qu’en fin de compte, elles n’intéressent personne. Dans ce cas, Bomb Girls aurait été la série idéale pour y dépeindre des situations et lieux typiquement canadiens. Par contre, ce qui différencie cette série des autres produites au Canada, c’est qu’étant donné l’époque à laquelle elle se situe, on peut se permettre de montrer des scènes de racisme ou de sexisme puisque l’on se doit d’être en accord avec les mentalités de l’époque.

En conclusion, la série Bomb Girls vaut le coup d’œil, parce qu’elle nous dépeint un moment charnière dans l’histoire du pays. On assiste non seulement à l’émancipation des femmes, mais on est aussi confrontés aux codes qui régissaient la société dans les années 40 et à la propagande dans le but d’enrôler le plus de gens possible, quitte à déformer la réalité. Je me permets de faire un parallèle entre cette série et Mad Men qui se déroule au début des années 60. N’est-il pas ironique que presque 20 ans plus tard, la guerre terminée et les hommes rentrés au pays, on y voit des femmes, encore une fois exclues de la société, confinées au foyer et condamnées à demeurer dans l’ombre de leurs époux?

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