Hors les Murs (2012) : la liberté d’être captif

Premier long métrage de David Lambert à la fois en tant que réalisateur et scénariste, Hors les Murs fait en ce moment le tour de divers festivals comme celui de Cannes et de Namur et a été présenté récemment à la 25ème édition du Festival Image + Nation de Montréal au mois de novembre. Il s’agit d’une histoire d’amour entre Paolo, un jeune pianiste et Ilir, un barman et guitariste albanais. Après une aventure d’un soir et quelques rencontres, Paolo s’impose dans la vie d’Ilir alors qu’il s’installe chez lui. Leur « bonheur », si on peut l’appeler ainsi, sera de courte durée puisque Ilir, alors qu’il effectue un voyage en Albanie se fait arrêter pour possession de drogue et écope de 18 mois de prison. Paolo, désemparé devra apprendre à vivre sans lui. La mélancolie gagne peu à peu les deux personnages et à la sortie de prison d’Ilir, les deux hommes se revoient, mais plus rien n’est pareil, laissant un goût amer à leur relation.

Paolo
Le film s’ouvre sur une beuverie à laquelle participe Paolo et c’est le barman, Ilir qui s’occupera de lui alors qu’il est très éméché et laissé à lui-même. À ce stade-ci, Paolo a une petite amie prénommée Anka. Leur relation n’a rien de romantique. À ses côtés, Paolo ressemble à un petit garçon qui a besoin d’être materné. Incapable de prendre son propre destin en main, il reproduira le même schéma avec Ilir et plus tard avec un autre homme, Grégoire. On est à même de constater sa solitude de par le métier qu’il exerce : pianiste lors de projections de films muets. Tout comme les personnages dans les films présentés, il est incapable de mettre des mots sur ses états d’âme. Enclin à une constante mélancolie, c’est à travers les notes du clavier qu’il parvient à exprimer les émotions que ressentent les acteurs en noir et blanc sur l’écran. L’asthme dont souffre Paolo est aussi à l’image de sa condition. Durant les premiers mois de détention d’Ilir, il se retrouve souvent à bout de souffle et a besoin de son inhalateur afin de calmer ses angoisses. Lors d’une conversation avec Ilir, il dira à un moment « j’ai l’impression d’être toujours dans une cellule ». Après qu’Ilir lui ait demandé d’arrêter de venir le visiter en prison, Paolo s’attache aussitôt à Grégoire, un vendeur plus âgé que lui dont on ne sait pas grand-chose. Leur relation n’a rien de romantique alors que Paolo est soumis à des ébats sexuels où il se retrouve en complète soumission. Cette relation a pour but de stabiliser son fragile état psychologique, quitte à l’empêcher d’être réellement heureux un jour.

Ilir
Bien qu’Ilir soit un peu plus âgé et passant pour plus responsable, c’est néanmoins lui qui se retrouve derrière les barreaux. Durant les premières phrases qu’échangent les deux protagonistes lorsqu’ils se rencontrent, Ilir dit à Paolo que son nom signifie « liberté » en albanais. Pourtant, il a constamment besoin de drogues pour s’évader et se sentir heureux. À mesure que le film avance alors qu’il se retrouve en prison, sa dépendance à la drogue l’emporte peu à peu sur l’affection qu’il éprouve pour Paolo. Alors que ce dernier lui rend visite en prison quotidiennement, Ilir lui demande d’arrêter de venir le voir, parce que ça le fait trop souffrir. Si ce n’est pas tout à fait vrai, du moins réalise t’il que c’est lui, de par le fait qu’il soit enfermé, qui fait souffrir Paolo et décide t’il de l’éloigner afin qu’il passe à autre chose. Pourtant, quelques mois plus tard, il le rappellera, mais pour lui demander de lui apporter de la drogue et de l’argent. À ce stade, il le manipule, mais Paolo veut être manipulé et ni l’un ni l’autre n’en sort grandi. C’est d’ailleurs ce qui rend leur relation si triste.

Cette relation entre les deux protagonistes relève davantage de la dépendance que de l’amour… à moins que les deux soient indissociables ? Dans ce cas-ci, il s’agit d’une dépendance destructrice qui ne les emprisonne (littéralement) que davantage. C’est que Paolo et Ilir sont en manque de quelque chose avant de se rencontrer, bien qu’on en sache très peu sur leurs vies antérieures. Ce qui rend ce film bouleversant, c’est que leur rencontre n’arrange rien. Les deux individus restent aux prises avec leurs propres démons intérieurs, ensemble ou pas. Le cadrage de presque tous les plans de Hors les murs qui est relativement serré contribue à accentuer cet enfermement. Le réalisateur, David Lambert, l’a lui-même confirmé lors d’une entrevue : «La base du film ce sont des lieux exigus (…) Et, il y a plein de choses qui existent hors cadre, hors champs. On n’est pas obligé de tout expliquer». Ainsi, le spectateur ne peut s’empêcher en regardant le film de ressentir cette captivité parce qu’on ne peut détourner le regard de cette relation malsaine qui ne suscite aucun espoir. Quand Ilir est libéré, Paolo loue une chambre d’hôtel pour eux, mais ils ne font que dormir ensemble. Le lendemain, Ilir veut se prendre en photo avec Paolo, mais leur visage dégage une telle amertume qu’il doit en prendre une autre en précisant : « il faut qu’on soit heureux ». Le tout semble forcé; c’est fini, tous deux le savent. Lors de cette scène qui compte parmi les dernières du film, le malaise est palpable. On se dit qu’ils n’auraient jamais dû se rencontrer, tout en se rendant à l’évidence que de toute façon, ils ne connaîtront jamais mieux puisqu’ils se complaisent dans un triste destin qu’ils ne cherchent pas à contrecarrer.

En conclusion, David Lambert nous dépeint dans Hors les Murs une relation condamnée à l’échec, avec deux personnages qui ne savent être heureux de façon saine. Chacun est la béquille de l’autre à un moment ou à un autre, mais cette béquille cache un mal de vivre plus profond qui semble incurable. Les plans serrés du film nous emprisonnent avec eux. L’effet recherché est si réussi, que le réalisateur va même jusqu’à nous dissuader de regarder le film une seconde fois…

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